Traîtrise
Sur la voix, le vol, et ce qui reste quand le texte part
Même quand je vole, je le fais dans ma voix.
Tu n’y reconnaitras pas tes mots, tes pensées, ton monde.
Ce que je vole, je le fais mien, entièrement.
Cette voix, je l’ai acquise au fil du temps, à coups de hache dedans, à coups de ciseaux, à coups de langue donnés repris.
J’ai compris jeune que la langue, les mots, pouvaient se révéler traîtres. Chez certains la langue sauve. Moi, elle m’a tuée.
Un carnet ouvert, des yeux pour qui je n’écrivais pas. Les explications demandées, parce que la fiction, on n’y croit pas, je ne peux qu’écrire ma réalité. Les conséquences: privée de sorties, défense de m’adresser à xyz, mauvaises influences. Ce n’était pourtant qu’une banale histoire de baiser volé derrière l’aréna. J’ai donc appris à écrire le banal, le quotidien, ce qui ne menace de rien. J’ai pris une demi-douzaine de correspondantes, pas de garçons, ça n’était pas permis. J’ai écrit ma vie et ses événements minuscules.
J’ai mis longtemps à me retrouver, à reprendre la voix, à revenir à la fiction, à l’imaginaire, à ce je est un autre, cet autre dont on m’a séparé de force, cet autre qu’on m’a refusé de fréquenter. Et je me souviens du jour où j’ai décidé d’y revenir. Assise sur mon lit, un carnet de croquis sur les genoux, parce que dessiner expose moins qu’écrire. Mariée, un fils. Et j’ai crié sur la page vide : la vie, ça ne peut pas n’être que ça.
Je suis partie, j’ai acquis les savoirs que je voulais, j’ai écrit, j’ai bâti ma voix sur des mémoires de papier, sur ces milliers de lectures faites pendant que j’attendais de vivre.
Le français que j’écris n’est pas un français toujours universel. On s’en moque parfois, on n’en comprend pas l’accent, même à l’écrit. On le corrige, on le trouve drôle. C’est ma langue bâtarde. Je l’aime. Mais je ne lui fais pas confiance, malgré tout. La langue, même chérie, trahit.
Alors aujourd’hui, quand je vois mes mots, mes tournures de phrases, mes idées reprises, quelque chose en moi ressent encore cette traîtrise de la langue.
Aujourd’hui je publie. Le texte est libre. Il vit sa vie comme il est lu. Ce qu’il éveille chez l’autre, je ne le contrôle pas davantage.
Et c’est bien comme ça.
Mais quand je me reconnais dans une autre bouche, quelque chose en moi ressent encore la trahison. Pas la même. Une autre.




Par rapport à tes textes précédents, j'ai une impression de déplacement. Je ne sais pas vraiment m'expliquer.