Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, un reflet, un objet : rien de spectaculaire, simplement un point de départ. Une invitation à écrire, une façon de lancer quelque chose dans le monde et de découvrir ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens à cette image. J’y dépose mon propre texte et je rassemble ceux que j’ai reçus au fil de la semaine, comme autant de variations autour d’une même étincelle.
Ce lundi, j’ai proposé un angelot pirate, l’œil fermé par un bien étrange cache-œil.
Il a suscité de bien belles réactions, des textes sensibles, émouvants.
Je vous présente le mien…
D’amour et de toile
Depuis aussi longtemps que les habitants du village s’en souvenaient, un petit ange de plâtre veillait à l’entrée du cimetière. Il n’avait rien d’impressionnant. Avec ses joues rondes, sa harpe minuscule et son sourire immuable, il ressemblait davantage à une décoration oubliée qu’à un gardien de l’éternité.
L’angelot était heureux. Les années passaient sur lui sans laisser d’autre trace qu’un peu de mousse au pied de son socle et quelques fissures discrètes dans son plâtre jauni. Il observait les saisons défiler, les fleurs éclore puis faner, les arbres changer de couleur avant de se dénuder pour mieux se regarnir au printemps suivant. Les visiteurs s’arrêtaient un moment pour pleurer leurs morts avant de retourner à leur vie. Sa tâche était simple et son existence paisible.
Jusqu’au jour où une araignée tomba amoureuse de lui.
Elle vivait dans les branches d’un vieil érable qui dominait le cimetière. Chaque matin, elle observait le petit ange depuis sa feuille préférée. Elle admirait son sourire immuable, la douceur de ses joues rondes et cette patience infinie qui lui faisait traverser les années sans jamais se plaindre. Convaincue d’avoir trouvé l’être le plus merveilleux au monde, elle décida de le séduire.
Comme toutes les araignées, elle ne connaissait qu’une seule manière d’aimer.
Elle commença par tisser quelques fils autour de lui. Rien de bien envahissant. De délicates guirlandes argentées qui scintillaient sous la rosée du matin. L’angelot trouva l’attention charmante. Depuis son arrivée au cimetière, personne ne lui avait tenu compagnie. Les morts se montrent généralement peu bavards avec les statues, tout comme les vivants d’ailleurs.
L’araignée revenait chaque jour. Elle lui racontait les nouvelles du cimetière, les querelles des corneilles, les naissances dans le village, les tempêtes qui s’annonçaient au large. L’angelot l’écoutait avec plaisir. Il attendait même sa visite.
Encouragée, l’araignée tissa davantage.
Les fils devinrent plus nombreux. Ils traversèrent ses ailes, entourèrent sa harpe, s’accrochèrent à ses épaules. Lorsque l’angelot s’en étonna, elle lui expliqua qu’il s’agissait d’une preuve de son affection. Lorsqu’il suggéra qu’elle pourrait peut-être en faire un peu moins, elle parut blessée. Elle lui rappela tout le temps qu’elle passait auprès de lui, tous les efforts qu’elle faisait pour lui tenir compagnie, tout l’amour qu’elle lui consacrait.
L’angelot se sentit aussitôt coupable. Après tout, elle ne faisait que l’aimer. Alors il n’insista pas. Il se sentit même un peu mal à l’aise d’avoir éprouvé cet inconfort.
Les années continuèrent de s’écouler et la toile grandit avec elles.
L’araignée lui parlait souvent du monde extérieur. Elle lui expliquait que les visiteurs étaient frivoles, qu’ils ne songeaient à leurs morts que quelques heures par année avant de les oublier. Elle lui racontait que les oiseaux étaient cruels, que le vent était capricieux et que le monde entier se montrait bien indifférent au sort d’un pauvre petit ange de cimetière. Elle seule le comprenait véritablement. Elle seule lui demeurait fidèle.
L’angelot finit par la croire.
Peu à peu, il cessa de s’intéresser à ce qui l’entourait. Les fleurs déposées au pied des tombes lui importaient moins qu’autrefois. Le chant des merles ne retenait plus son attention. Même les couchers de soleil qui embrasaient le ciel au-dessus du cimetière lui semblaient désormais lointains. Son univers se rétrécissait sans qu’il s’en aperçoive, jusqu’à se résumer à l’araignée et au petit morceau de ciel qu’il apercevait encore à travers sa toile.
Celle-ci continuait de tisser avec la même patience amoureuse. Un fil vint se tendre devant son œil, puis un autre, puis plusieurs autres encore. Lorsque l’angelot remarqua que sa vision devenait moins nette et que le monde semblait parfois voilé comme derrière une légère brume, l’araignée lui répondit qu’il n’avait besoin de rien voir d’autre qu’elle. Après tout, n’était-elle pas la seule à lui être demeurée fidèle au fil des ans?
Étrangement, cette réponse le rassura.
Les saisons passèrent, la toile s’épaissit et le regard de l’angelot s’habitua peu à peu à cette dentelle de soie qui s’étendait devant lui. À force de contempler le monde à travers elle, il finit par oublier qu’il l’avait un jour regardé autrement.
C’est ainsi qu’il se perdit.
Non parce que l’araignée était méchante, ni parce qu’elle souhaitait lui faire du mal. Elle l’aimait sincèrement, mais d’un amour qui voulait tout posséder. Quant à lui, il s’était habitué à la toile au point de ne plus la voir. Les fleurs continuaient de fleurir, les oiseaux de chanter et les enfants de rire entre les tombes, mais tout cela lui paraissait désormais lointain. Son regard revenait toujours vers celle qui occupait le centre de son existence.
Je vous invite à visiter les textes des participants, vous ne serez pas déçus!
Merci à tous!
On se revoit lundi pour une autre suggestion d’écriture.









J'ai beaucoup aimé ton texte Johanne. Il est émouvant. L'amour qui emprisonne, qui déploie sa toile, qui restreint le regard, un amour sincère mais qui possède au lieu de laisser libre. Magnifique.
Je vais participer au prochain ! 🤩