Sous la lune rouge - 3
Entrée du 30 octobre 1899 — La veille
30 octobre
Dix heures du soir.
J’ai tenté d’écrire à la Faculté pour signaler la disparition d’un malade. Mourant, il ne pouvait avoir pris seul l’initiative de quitter l’hôpital et de regagner sa campagne, à plusieurs lieues d’ici. La plume glisse mal sur le papier ; l’encre s’épaissit dès que je songe à lui et à la nuit de l’éclipse.
Dans la ruelle, les lanternes s’éteignent l’une après l’autre, comme si le vent les étouffait. La lune, encore rouge, éclaire faiblement les murs. On dirait qu’elle pèse sur la ville entière.
Un fiacre a passé devant la maison. Il roulait lentement, sans cocher, sans chevaux. Les roues tournaient pourtant, silencieuses, comme entraînées par une force qu’on ne voyait pas.
En me penchant à la fenêtre, j’ai distingué une silhouette à l’intérieur. Sur la banquette, un homme était assis, le visage tourné vers moi. C’était Armand Delorme. Ses yeux n’étaient pas rouges de sang, mais du reflet de la lune.
Le fiacre a continué sa route et s’est perdu au coin de la rue. Depuis, un bruit régulier monte de la terre, comme une pulsation étouffée. Je crois que la lune n’est pas seulement un astre : c’est un cœur, et il bat.


