Saoul comme une botte
Le photo-prompt de lundi
À six heures trente, Madame Irma ouvre les rideaux comme on ouvre une enquête.
Pour elle, à cette heure-là, les honnêtes gens sont levés. Les autres dorment encore?? Elle n’en parle pas.
Son regard scanne la rue sur toute la longueur visible. Les bacs sont rentrés. Les haies sont taillées. Rien ne dépasse.
Puis elle la voit.
Une bouteille.
Une GROSSE bouteille.
« Ben voyons donc… »
Elle recule d’un pas, comme si l’objet pouvait soudainement exploser.
« C’est sûr. Y étaient encore saouls comme des bottes. »
Elle n’a pourtant rien entendu la veille. Pas de musique. Pas de cris. Mais ça ne change rien. La preuve est là.
Dans sa tête, la soirée prend forme instantanément.
Des jeunes en camisoles qui leur découvrent le nombril jusqu’aux amygdales. Des pantalons qui tiennent par habitude. Des casquettes portées à l’envers. Des vapoteuses qui sentent bizarre. Des canettes écrasées. De la musique qui n’en porte que le nom. Et probablement de la drogue. On n’a pas besoin de chercher pourquoi les jeunes sont fatigués le matin.
« Pis après ça, ça va venir parler d’environnement… »
Elle secoue la tête.
« Le respect, ça existe pu. »
Au même moment, le voisin d’en face sort en robe de chambre, les cheveux tout à l’envers. Il regarde à gauche, à droite…
Il traverse la rue, ramasse le magnum par le goulot et, en apercevant Madame Irma derrière sa fenêtre, lui adresse un petit signe de la main.
Elle répond d’un hochement de tête.
« Ben oui… fais donc comme si de rien n’était. Innocent.»
Le voisin rentre chez lui.
L’affaire est classée.
Plus tard, en après-midi, Madame Irma s’installe dans sa chaise Adirondack avec une sangria maison. Juste un petit verre. Il fait chaud, après tout.
Chez les voisins d’en face, des voitures commencent à arriver. Une femme descend avec un énorme plateau de crudités. Un homme transporte deux chaises pliantes. Les enfants courent partout pendant que quelqu’un accroche des ballons dorés en forme de cinq et de zéro.
« Ah… cinquante ans de mariage. C’est beau pareil. »
Les conversations montent jusqu’à sa terrasse.
— Michel! T’as-tu finalement retrouvé le magnum?
Un éclat de rire.
— Ben oui, asti! Juste en face, au coin de la rue! On l’a laissé là après la photo de famille, hier! Avec toute l’excitation des préparatifs, plus personne y pensait!
— On s’en est rendu compte juste à matin en préparant la glace!
Tout le monde éclate de rire.
— Imagine si quelqu’un était parti avec!
Michel hausse les épaules.
— Faut croire qu’on habite un quartier honnête… ou abstinent.
Madame Irma porte lentement son verre à ses lèvres.
Elle regarde les petits-enfants courir entre les tables.
Elle regarde les bouquets de fleurs.
Elle regarde les cinquante ans de mariage.
Puis elle murmure, juste assez fort pour que personne ne l’entende :
« Y auraient quand même pu s’en rendre compte hier soir. Innocents.»
Elle prend une gorgée de sangria.
« Pis une bouteille de c’te grosseur… ç’a juste pas d’allure. »




Irma sort enfin de son carcan pour contaminer le monde. Ce texte est une promesse, non ? Et on entend quand même vachement bien les voisins.
Une chance que Mme Irma est là pour surveiller le voisinage. 😊