Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, parfois un reflet, un objet : rien de spectaculaire, juste un point d’attention. C’est ma manière d’inviter à écrire, de tendre quelque chose vers le dehors et d’attendre ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens vers cette image. Je propose ma propre création et je partage les textes reçus, comme on rassemble les échos d’une même lumière.
Cette semaine, nous avons eu quatre gants blancs sur une surface de bois… Chacun dans une posture différente. Chacun avec ses propres intentions, si on peut dire ça d’un gant.
Une photo comme celle-là propose une absence, un avant, une dispersion. Elle laisse assez de mystère pour que l’écriture s’y installe.
Les gants
Tout le monde sait qu’il ne portait qu’un seul gant. C’était son signe distinctif, sa marque de commerce, si on peut dire. Je n’ai jamais vu ce gant de près, mais ça semblait être un gant blanc tout ce qu’il y a de plus ordinaire, du genre de ceux qu’on peut acheter en pharmacie.
Enfin… presque.
Parce qu’il arrivait qu’il soit couvert de strass et qu’il lance des éclats aveuglants sous les projecteurs. Mais au fond, ce n’était jamais qu’un gant.
Ce qu’on ignore, c’est qu’il en possédait quatre autres.
Le gant célèbre était destiné aux photographes, aux spectacles, aux entrevues. C’était celui qu’on montrait, celui qui faisait partie du personnage. Les quatre autres avaient pourtant une fonction beaucoup plus importante : ils retenaient ses gestes. Le pas de côté. Le mouvement impossible du poignet. Le doigt pointé vers le ciel. Le moonwalk.
Pendant des années, personne ne mentionna cette histoire. Quelques collectionneurs excentriques l’évoquaient parfois sur des forums obscurs. Un ancien costumier en avait parlé dans une entrevue jamais diffusée. Comme toutes les légendes, celle-ci s’enrichissait de nouveaux détails chaque fois qu’on la racontait.
Et, personne ne prenait ça au sérieux.
Après sa mort, en juillet 2009, les gants furent dispersés pour éviter qu’ils ne se retrouvent ensemble. Personne ne sait qui en donna l’ordre, ni pourquoi. On les cacha dans des collections privées, des coffres de banque, des réserves de musées. Certains affirment qu’un des gants fut coulé dans le béton des fondations d’un casino du Nevada. Un autre aurait traversé trois continents dans une simple boîte à chaussures.
Pendant des années, personne ne sut où ils étaient.
Puis, un matin de printemps, quatre d’entre eux réapparurent sur un vieux quai de bois de Magog. Sales. Humides. Troués même. Comme s’ils avaient marché très longtemps.
Les gants semblaient attendre. Au centre, il restait une place vide. La place du cinquième.
La nouvelle fit rapidement le tour du monde. Les spécialistes furent appelés. Les historiens de la pop aussi. Même un exorciste de Nashville. Un professeur de physique théorique proposa une conférence de presse de deux heures qui ne permit d’expliquer absolument rien.
Les gants demeurèrent immobiles. Pourtant, les rapports se contredisaient. Certains juraient que l’un pointait vers le lac, d’autres le déclaraient dirigé vers le mont Orford. Un journaliste affirma même que le pouce du gant de gauche était replié lorsqu’il arriva sur place et tendu lorsqu’il repartit. Les photographies n’aidèrent personne : elles semblaient confirmer toutes les versions à la fois.
Cependant tous les visiteurs repartaient avec l’impression très nette d’avoir oublié un mouvement, sans pouvoir dire lequel. Ils arrivèrent quand même tous à la même conclusion : lorsque le dernier gant apparaîtrait, quelque chose tenterait de revenir.
Et ça pourrait être le mouvement lui-même.
Deux participations cette semaine. Leur lecture vaut le détour!
À lundi!






