Sans brouillard, sans glaçon
mais pas sans douceur
Je suis parfaite. Oui oui, n’en doutez pas.
Un ange de sobriété et de patience.
Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne mens pas.
Et pourtant, ma vie est pleine. Mon imaginaire déborde. Temps morts, je ne connais pas, ma créativité est en perpétuelle ébulition. Et je ne me cache pas derrière un écran de fumée ni derrière un glaçon nageant dans le rhum.
La vie m’amène des moments difficiles, comme à tout le monde, mais je n’ai aucune béquille pour en arrondir les coins, pas de coussins pour adoucir les chutes. Je vis mes angoisses à froid, mes terreurs à vif. Et je m’en remets.
C’est souvent là que quelque chose cloche aux yeux des autres. On trouve ça étrange, suspect : sans soupape, il manque forcément quelque chose, un défaut caché. « Ce n’est pas normal », m’a-t-on dit, inquiet et professionnel. « Un verre de vin aide à décompresser ». J’ai écouté. Pas répliqué. Ce modèle n’était plus le mien.
Et pourtant, il fut un temps où rien n’était aussi clair…
J’ai été la femme qui buvait trop, la femme aux doigts jaunis par la nicotine. Cela participait aussi à une posture : l’écrivaine maudite incomprise, la desperado, la rebelle à qui on ne raconte pas de salades, la déléguée syndicale aussi forte que les gars. La cigarette surtout a duré longtemps, parce qu’elle était dans l’air du temps. Tout le monde fumait partout. Les années 80 sont couvertes d’un nuage gris, malgré les éclats de couleurs vibrants qui les caractérisent. J’ai longtemps cru que la cigarette faisait partie de moi, que cet appendice était un prolongement naturel de ma personne. Je ne m’imaginais pas sans elle. Cesser de fumer me semblait une menace à mon intégrité. Nous ne faisions qu’une, ma cigarette et moi.
Puis il y a eu l’alcool. Ça a commencé par l’ennui. La solitude des longues soirées d’été passées seule à lire des magazines people français. Quand on a un enfant qui se couche tôt, un conjoint avec un horaire de travail atypique, les soirées prennent parfois la forme d’un emprisonnement discret, plus ou moins bien vécu. Pour moi, ce furent les petites bouteilles de cooler aux fruits qui ont ouvert la porte. Une seule, au début, une ou deux fois par semaine, sirotée sur le balcon dans le soleil couchant. C’était frais, joyeux, une illusion de vacances qui ne venaient jamais parce que l’argent manquait. Puis il y en a eu deux. Puis tous les soirs. La solitude pesait moins, le temps passait plus vite en compagnie de mon punch fruité et de mon paquet de cigarettes. À un moment, trois petites bouteilles faisaient ma joie et je dormais comme un ange.
L’hiver venu, les coolers n’étaient plus de saison. Sans difficulté, je suis passée à la bière, puis aux vins pas chers, avec parfois une bonne bouteille. Et ça aussi, c’est devenu moi.
Puis il y a eu la séparation. Les paniques. L’impossibilité de me retrouver. Qui suis-je ? Quelles sont mes valeurs ? À quoi me raccrocher, seule dans ce monde ? Il a fallu me reconstruire, et ça ne s’est pas fait sans mal. Encore plus d’alcool, encore plus de tabac, pour tenir, pour affronter, pour ne pas se sentir trop vulnérable. Une armure de pacotille, bien misérable quand on la regarde de près. Il y a eu beaucoup de souffrance, le diagnostic de TPL, les colères immenses, à en crever de rage, puis la thérapie.
Et un jour, il y a eu un retour à moi. À ma structure de base. Le moi sans artifice, celui qu’on trouve quand on est seule au fond de son lit, sans jeu, sans masque.
J’ai cessé l’alcool complètement après des années de tergiversation, parce que ça me faisait du mal, physiquement. La destruction du corps devient systématique quand on ne s’aime pas, quand on se croit sans valeur. À un moment, cette destruction a heurté directement mon instinct de survie. Il s’est réveillé. Et ça a été terminé. Plus un verre depuis maintenant près de dix ans. Sans en souffrir. Sans que ça me manque. Ce qui manque parfois, c’est l’esprit de la fête, être avec ceux qui se désinhibent joyeusement. Mais en même temps, je ne veux plus. Alors c’est très bien ainsi.
Pour la cigarette, le geste venait de loin. J’ai fumé près de trente ans, surtout parce que tout le monde fumait. Les années 80 et 90 étaient saturées de fumée : cuisines, bars, voitures, lieux de travail. Fumer faisait partie du décor. Puis, un soir de semaine, seule dans ma cuisine, la porte entrouverte pour laisser passer la fumée, je tenais la dernière cigarette de la journée. Et quelque chose a basculé. J’ai vu la scène de l’extérieur : une femme seule, tenant entre ses doigts un rouleau d’herbes sèches, avec un tison incandescent au bout, qu’elle portait à sa bouche. J’ai vu la fumée noire aspirée volontairement, l’odeur âcre, le geste mécanique répété sans nécessité. J’ai ressenti le ridicule de la scène, puis une forme d’horreur, pas morale, mais physique. Le geste, privé de son décor social, ne tenait plus debout.
C’est ainsi que les béquilles ont cessé d’agir. Pas par héroïsme ni par discipline, mais par lucidité. Pour l’alcool comme pour la cigarette, il n’y a pas eu de combat prolongé, seulement la certitude qu’elles coûtaient plus qu’elles ne donnaient. Ne plus boire, ne plus fumer n’a pas été vécu comme une privation, mais comme une imperméabilité acquise. Ça s’est fait dans l’instant, sans un regard en arrière, sans même souffrir de manque. Ça aussi, ça semble souvent anormal pour plusieurs. Je ne l’explique pas, je l’ai expérimenté. Aujourd’hui, je peux regarder le monde en face, dans sa laideur comme dans ses moments neutres, sans chercher à l’adoucir artificiellement. Je tiens sans béquilles, simplement parce que je sais ce qu’elles font, et que je n’en ai plus besoin.
Mais je ne dis pas non à un bonbon, de temps en temps.






Ah les fameuses béquilles 🩼!! Merci pour cette confidence Johanne! Ton texte m’amène à poser un regard sur celle que j’ai/ j’ai eu! Pour ma part je pense que j’aurais dû bon matériel à psychanalyse avec la nourriture en général!
Merci aussi pour la photo! J’aime ces trésors partagés!
C’est tout en ton honneur d’avoir changé de track avant que la track prise t’achève!