Juillet plie bagage.
Les tomates débordent, les concombres envahissent les comptoirs de cuisine et les propriétaires de jardins commencent à avoir le regard un peu inquiétant. Ils te demandent comment ça va… juste avant d’essayer de te refiler un zucchini de douze livres.
Madame Irma allume une cigarette. Elle en a vu d’autres, des saisons qui se prennent pour un couronnement.
Le Lion arrive là-dedans, exactement au moment où l’été donne tout ce qu’il a.
Tu lui demandes d’apporter une salade de pâtes au barbecue de samedi. Il va arriver avec une salade de pâtes, deux vinaigrettes maison, un pain encore chaud, une bouteille de vin « au cas où », puis il va passer quinze minutes à replacer les chaises parce qu’elles sont mal orientées. Personne ne lui avait demandé tout ça.
Irma se cale dans sa chaise. « Typique. Tu lui demandes une salade, il te livre un événement. J’en connais un qui a refait sa toiture au complet parce qu’un bardeau dépassait d’un centimètre. Le voisin l’a jamais vu. Le Lion, lui, l’a vu tous les matins pendant trois semaines, pis y’a fini par y donner un petit nom. »
Pis on raconte toutes sortes d’histoires sur le Lion. Qu’il aime être admiré. Qu’il cherche les projecteurs. Qu’il voudrait être le roi de la place.
Madame Irma secoue la tête, pas convaincue. La fumée de sa cigarette lui entre dans l‘oeil.
Le Lion cherche surtout à être à la hauteur de l’idée qu’il se fait de lui-même. Et cette idée-là est rarement modeste.
« C’est ça le drame, » ajoute-t-elle, en essuyant son oeil irrité. « Il pense qu’il a été engagé pour sauver le monde, pis dans le fond y’a juste replacé des chaises. »
Regarde l’histoire des grands pays européens. Les vieux écus des royaumes étaient remplis de lions. Pas de chats ni de renards. Des lions.
Ils gardaient les portes des châteaux, les tombeaux des rois, les armoiries des familles qui voulaient laisser croire qu’elles avaient du courage, de la noblesse et le sens du devoir. Depuis des siècles, le Lion porte sur son dos une drôle de réputation : celle de devoir être à la hauteur.
C’est lourd, une réputation.
Surtout quand on finit par y croire soi-même.
« Personne ne demande à un lion d’être humble, » lance Irma en écrasant à moitié sa cigarette. « Ça fait cinq cents ans qu’on lui met une couronne sur la tête pis là on est surpris qu’il agisse en roi. »
Le Lion accepte volontiers les responsabilités. Il va présider le comité. Organiser la collecte de fonds. S’occuper de la musique parce que personne d’autre n’a de liste de lecture prête. Prendre les décisions quand tout le monde hésite. Puis, quelques semaines plus tard, il va marmonner que personne ne l’aide.
Madame Irma hausse les épaules.
« Ben voyons… t’as tout ramassé avant que les autres aient le temps de lever la main. »
Il a souvent confiance en son jugement, avec de bonnes raisons.
Quand il remet un travail, il l’a relu six fois. Quand il organise une sortie, il a pensé au trajet, à la météo, au parking, à celui qui va vouloir partir plus tôt.
« Improviser, pour un Lion, c’est un manque de respect envers le monde, » dit Irma, en remontant ses lunettes sur son nez. « Faque que non, y’a pas juste organisé une sortie. Y’a monté un plan de match, pis probablement un plan B au cas où le plan A insulterait quelqu’un. »
Le Lion a besoin d’être fier de son ouvrage.
Pas fier au point de se promener avec une médaille autour du cou, mais fier au sens où il peut regarder ce qu’il vient d’accomplir et se dire qu’il ne pouvait absolument pas faire mieux.
Madame Irma croque dans une tomate, un peu trop fort. Le jus lui coule sur le menton. Elle s’essuie du revers de la main.
« Les Lions sont tannants. Ils mettent la barre tellement haute qu’ils passent leur vie à essayer de l’attraper. Mais faut leur reconnaître une chose : ils ne demandent pas aux autres de faire des miracles qu’ils ne s’imposent pas d’abord à eux-mêmes. »
« Bon… voyons si les écrivains Lions du Québec sont aussi fatigants que le reste de la gang. »
Robert Lalonde, le Lion bâtisseur.
Né le 22 juillet.
Irma fouille dans son panier de légumes pour trouver une tomate qui n’est pas fendue.
« Ça prend bien un Lion pour écrire plus de livres que moi j’ai eu de briquets. »
Elle repose la tomate. Se prend une cigarette… ne l’allume pas.
« Pendant que les autres attendent l’inspiration comme si c’était l’autobus, lui, y’a déjà écrit un autre chapitre, et un autre encore. »
Ça fait longtemps qu’Irma a abandonné l’idée de compter ses livres.
À un moment donné, elle s’est demandé s’il ne cachait pas une photocopieuse dans les Laurentides.
Mais non.
Il travaille.
Beaucoup. Y est pas arrêtable, le fatigant!
Chez Lalonde, les arbres parlent presque autant que les humains. Les rivières gardent la mémoire. Les bêtes comprennent parfois mieux le monde que ceux qui les regardent. On entre dans ses livres comme on entre dans une forêt : on pense suivre un sentier, puis on réalise que quelque chose nous observe aussi.
« Bon. Si on veut commencer quelque part… on y va avec celui-là, Le Petit Aigle à tête blanche».
Elle en tourne quelques pages.
Aubert cherche sa place. Il avance entre les humains et les animaux comme si chacun détenait un morceau de réponse que l’autre ignore encore. Ce n’est pas un roman sur la réussite. C’est un roman sur l’apprentissage de sa juste place.
« Le développement personnel avec Lalonde, ça finit rarement par une citation de Paulo Coelho. Ça finit plus souvent avec des bottes pleines de bouette. »
Ou encore
C’est le cœur qui meurt en dernier
Irma referme le livre, mais elle garde un doigt entre les pages. Comme si elle n’était pas tout à fait prête à laisser partir ce monde-là.
« Les retours vers une mère… c’est jamais aussi simple que ça en a l’air. »
Le narrateur revient vers celle qui l’a élevé. Pas pour régler des comptes. Pas pour lui construire un monument non plus. Il revient avec tout ce qui reste après une vie partagée : les silences, les colères, les gestes d’amour maladroits, les mots arrivés trop tard… ou jamais.
Chez Lalonde, on comprend qu’une famille ne finit pas avec un enterrement. Les conversations continuent longtemps après. Elles changent seulement d’adresse.
Irma écrase sa cigarette dans le cendrier.
« Les morts ont un avantage sur les vivants. Ils répondent jamais… mais ils nous font encore parler. »
Ugo Monticone, le Lion explorateur.
Irma déplie une vieille carte routière.
« Lui, y’est fatigant. Tu veux lire un roman tranquille, pis tu te ramasses au Kirghizistan avec un sac à dos pis un mal de … dos. »
Bon… Ugo Monticone.
Irma le regarde faire, mi-figue mi-raisin. « Lui, écrire un livre pis rester assis à côté, ça y tente pas» .
Né le 7 août, il fait partie de ces écrivains qui ne restent jamais très longtemps derrière leur bureau. Il voyage, photographie, réalise des documentaires, donne des conférences et construit des projets où les livres ne sont souvent qu’un point de départ. Chez lui, l’écriture déborde volontiers sur le monde réel.
Son univers se poursuit d’ailleurs sur son site web, une belle porte d’entrée pour découvrir ses voyages, ses conférences et ses différents projets.
Irma range la carte dans le tiroir.
« Finalement, je vais voyager dans ses livres, mais de mon patio. C’est moins risqué. »
Pour le lire
Irma regarde le titre une deuxième fois.
« Avec un titre de même, je m’attendais à revenir avec une recette de confiture. »
Hilmu voulait simplement vendre ses fruits. Les autres décident qu’il est un sage. À partir de là, tout le monde commence à chercher un sens caché dans chacun de ses gestes, comme si parler doucement suffisait à faire de quelqu’un un maître spirituel.
Monticone s’amuse avec notre besoin presque maladif de trouver des guides. Dès qu’une personne semble différente, on lui invente une mission.
Madame Irma ricane.
« Les gourous, ça commence souvent par quelqu’un qui avait juste envie qu’on lui sacre patience. »
Ou encore
Tracés de voyage : 20 ans d’allers-détours
Irma tourne quelques pages remplies de photos.
« Lui, y’est vraiment pas capable de voyager juste avec des mots. »
Chez Monticone, le voyage dépasse le récit. Les textes, les photographies, les sons et les rencontres se répondent pour prolonger l’expérience bien après la dernière page. On ne visite pas seulement un pays; on découvre une façon de regarder le monde.
Irma referme le livre et hausse les épaules.
« Tant qu’à partir, aussi bien ramener autre chose qu’un porte-clés en forme de Tour Eiffel. »
Robert Racine, le Lion visionnaire.
Né le 6 août.
Lui, c’est un drôle de Lion.
Irma ouvre son ordinateur en se disant qu’elle va juste aller jeter un coup d’œil à son site.
Un demi paquet de cigarettes plus tard, elle est encore là.
« Coudonc… c’est-tu un écrivain qui fait de l’art ou un artiste qui écrit des livres? »
Elle finit par abandonner la question.
Chez Racine, les romans parlent aux œuvres, les œuvres répondent aux romans, et le lecteur circule là-dedans comme dans une maison où toutes les portes communiquent.
Irma mord dans une pêche.
« Demandes-y c’est quoi son métier, tu vas jamais avoir la même réponse deux fois. »
Quelques titres:
Irma ouvre le livre en pensant lire un roman.
Trois chapitres plus tard, elle regarde encore la couverture.
« J’veux juste être certaine qu’on lit tous le même livre. ».
Elle ne sait plus très bien si elle est en Italie, sur la Lune ou dans la tête de Robert Racine. Pis, curieusement, ça ne la dérange pas pantoute.
Mais elle t’avertit tusuite : si t’aimes les romans qui te prennent par la main, apporte une boussole, celui-là va te perdre exprès.
« Ou change de livre, » lance Irma. « Tout le monde a pas envie de se perdre un mardi soir.»
Mais si t’acceptes de marcher derrière quelqu’un qui regarde le monde autrement, tu risques de refermer le livre avec l’étrange impression d’avoir rêvé les yeux ouverts.
Irma repose doucement le livre.
« Y’a des gens qui pensent que le temps ferme toutes les blessures. »
Racine retourne vers son ami Claude Vivier, vers Paris, vers cette nuit de 1983. Il ne cherche pas seulement à retrouver son ami. Il revient vers une absence qui continue de l’habiter, comme certaines questions auxquelles le temps ne répond jamais.
Irma souffle la fumée par le nez.
« Y’a des morts qui arrêtent jamais vraiment de nous accompagner. »
Mathieu Arsenault, le Lion franc-tireur.
Né le 9 août.
Irma tasse une pile de livres qui menace de s’écrouler.
« À un moment donné, faut ben arrêter d’essayer d’écrire comme les autres. »
Bon… Mathieu Arsenault.
Pendant longtemps, il a cherché à écrire comme il imaginait qu’un écrivain devait écrire. Puis il a laissé tomber. Depuis, il écrit sans filtre, aussi vite que les phrases arrivent, avant que les images toutes faites de la littérature aient le temps de les rattraper. La philosophie travaille en coulisses. Foucault, Nietzsche, Deleuze… il dit que c’est l’entrepôt de son écriture.
Irma remet un livre de travers dans la pile.
« Y’en a qui entreposent leurs décorations de Noël au sous-sol. Lui, c’est Deleuze. Chacun ses boîtes. »
Quelques oeuvres:
Le Guide des bars et pubs du Saguenay
Irma n’a jamais compris pourquoi on méprisait autant les bars. Les adultes ont bien le droit d’avoir un terrain de jeu, eux aussi.
Arsenault s’assoit dans un coin et observe tout ce petit théâtre. Il leur redonne une place dans la littérature, sans jamais rire d’eux. Une table collante peut contenir autant de vérité qu’un salon feutré.
Les écrivains aiment dire qu’ils écrivent pour la littérature. Arsenault, lui, regarde tout ce qui tourne autour : les lancements, les prix, les subventions, les rivalités, les petites vanités et les grandes déceptions. Tout y passe, sans concession.
Madame Irma referme le livre, les yeux ronds.
« Coudonc, les écrivains disent qu’ils inventent, mais dans le fond, ils règlent des comptes, pis ils appellent ça de la littérature. »
Réjean Ducharme, le Lion insoumis
Né le 24 juillet.
Irma regarde la photo.
« Même là, y’a trouvé le moyen de se cacher. »
Les Lions aiment qu’on les remarque, qu’ils disent.
Faudra aller expliquer ça à Réjean Ducharme.
Il a passé sa vie à écrire des livres qui ont marqué la littérature québécoise… en évitant soigneusement les photographes. À croire qu’il trouvait ses romans plus intéressants que sa face.
Madame Irma est tellement ravie que sa cigarette lui glisse des doigts.
« Ça nous oblige à faire quelque chose de presque révolutionnaire: lire les livres. »
en commençant par
Irma prend une longue gorgée de sangria.
« J’t’avertis… celle-là, tu l’oublies pas facilement. »
Ducharme a donné la parole à une enfant qui refuse obstinément de se laisser avaler par le monde. C’est beau, violent, insolent. Des phrases qui nous sautent à la gorge, d’autres qui nous coupent les jambes. On n’entre pas dans ce roman comme on entre dans une histoire. On entre dans une tête.
Après ça, Bérénice continue longtemps à parler toute seule.
Mais aussi….
Irma rigole. On dirait un mot qui a pris un verre de trop pis qui rentre chez lui en zigzaguant. Avec Ducharme, ça commence comme ça. Les mots arrêtent d’être bien élevés. Ils font ce qu’ils veulent, changent de sens, se déguisent, se moquent de nous… et on finit par trouver ça parfaitement normal.
C’est probablement le seul écrivain capable de faire sourire Irma devant une phrase avant même qu’il s’y passe quelque chose.
En regardant ceux-là, elle se dit qu’ils cherchent surtout à faire les choses en grand. Pas pour impressionner le voisin, mais parce qu’ils auraient l’impression de se trahir en voyant trop petit.
Lalonde bâtit une œuvre immense. Monticone transforme le voyage en manière d’écrire. Racine refuse de choisir entre les mots et les images. Arsenault démonte la machine littéraire. Ducharme secoue la langue jusqu’à ce qu’elle dise autre chose.
Cinq Lions.
Cinq façons de refuser les demi-mesures.
Irma enlève les tranches de concombre de ses yeux.
« Le Lion a un seul vrai public. C’est lui-même. Pis c’est de loin le plus dur à impressionner. »










Es productive la Madame Irma!
Y’a du monde qui souffre de certitudite. Les Lions, eux, attrapent parfois la fautquefassite. Cette maladie étrange qui murmure : “Si je le fais pas, ça sera jamais fait comme il faut.” C’est une qualité qui travaille en heures supplémentaires… jusqu’à ce qu’elle oublie de prendre ses vacances.
Je suis lion! 🤣