Rue St-Denis
Entre les voitures
La rue Saint-Denis déborde déjà de voix, de verres qui s’entrechoquent, de terrasses pleines malgré la fraîcheur de fin de mai. Tout à coup elle apparaît au milieu des passants, comme une déchirure dans le décor, stoppant nos rires sur le champ.
Une toute jeune femme. Le visage encore enfantin, tordu par le manque. Elle demande de l’argent en pleurant sans retenue, la voix cassée, le corps incapable de tenir droit. Par moments, elle se serre elle-même dans ses bras comme pour empêcher quelque chose de se briser complètement à l’intérieur ou peut-être contenir ce qui est là en trop. Elle titube d’une table à l’autre pendant que les gens détournent les yeux ou fouillent maladroitement dans leurs poches.
Ses larmes coulent sans arrêt. Son visage se chiffonne, supplie.
Et moi, assise là avec des copines, je sens seulement une impuissance immense. Ce moment absurde où l’on comprend que la souffrance de certains déborde tellement qu’elle devient publique, visible en plein soleil, au milieu des cafés et des conversations banales.
Il y a quelque chose de terrible dans ce contraste : la rue vivante, presque festive, et cette jeune femme qui semble déjà glisser hors du monde.
Une seule question dans ma tête… Mais où est ta mère? Comment une femme peut-elle continuer sa vie en sachant que son enfant est perdu dans sa propre tête et circule entre les passants, les voitures à la recherche de son prochain fix?
Mon fils est dans cet état, parfois. Il n’est pas à la rue, mais je sais que certains désespoirs, certaines colères proviennent du même désarroi. Je suis là malgré tout. On me conseille de le laisser couler, on promet que c’est la seule voie pour une possible guérison. Je n’y arrive pas. Je le tiens, maladroitement, parfois par un seul fil de ce qui reste de son humanité.
Quand je regarde ces gens, jeunes et moins jeunes, je vois les petits enfants qu’ils ont été. Je vois sous leur visage sale, dévasté, les traits barbouillés d’espoir des petits qui ont la vie devant eux.
On passe des années à rassurer les enfants. À leur parler d’avenir, de possibilités, de bonheur. À leur raconter à quel point la vie est belle. Puis certains grandissent et découvrent un monde beaucoup plus dur, beaucoup plus vide que ce qu’on leur avait promis. Quelques-uns encaissent. D’autres se brisent.
Cette fille, j’ai son visage de madone en pleurs collée sur ma rétine. J’ai juste envie de lui dire : Va voir ta mère, va te faire bercer encore un peu.
Mais peut-être que c’est exactement ce qu’elle fuit.




Chère Johanne,
Nous ne nous connaissons pas. Mais à lire entre vos lignes, douloureuses et pudiques, j’ai envie de vous dire : "Courage". Et d’être, tout cœur, avec vous.
Déchirant, humain.
Merci pour ce texte.