Quatre à table
Et pas de jambon à l'ananas
Pâques, pluvieux, morose, un jour qui a l’air de n’importe quel autre. On pourrait oublier la fête, faire comme tous les autres dimanches, c’est-à-dire rien de spécial.
Des souvenirs remontent. Pâques, des dimanches ensoleillés chez les grands-parents. Le souper en famille, les plats qui s’entrechoquent, le manque de place à table, les coudes serrés, les rires.
J’ai été une enfant matériellement choyée. Sans être riche, ma famille tenait à faire bonne figure. Alors on en rajoutait : les habits, les chaussures, la coiffure soignée, l’interdiction de se salir. Je me retrouvais souvent avec un livre sous le bras, pour ne pas abîmer le reste. Il y avait aussi les cadeaux, toujours plus nombreux, plus grands, plus impressionnants.
Je revois ces lapins en chocolat presque plus hauts que moi. On s’en gavait sans y penser. Aujourd’hui, ça paraît irréel, excessif. Et pourtant…
Puis nous avons grandi. Les grands-parents sont morts, et avec eux quelque chose s’est défait. Il y a bien eu des tentatives pour reprendre le flambeau, mais à quatre ou six autour d’une table, sans enfants pour porter l’élan, ça ne prend pas. Les conversations s’étiolent, les différences prennent plus de place, et ce qui faisait tenir le tout ne tient plus.
Alors on s’en retire. On ne veut plus de ces fêtes obligées, ni participer à une mécanique devenue trop visible, trop commerciale. Mais en quittant tout cela, on laisse aussi un vide. Un vrai.
Parce que marquer le passage, souligner le renouveau, la fin de l’hiver, ça n’a rien à voir avec le commerce ni avec les grandes tablées d’autrefois. Ça n’a pas besoin d’être spectaculaire. Une marche dans un parc. Un petit œuf en chocolat. Une bougie allumée. Une tulipe posée dans un verre d’eau. Des gestes simples, presque insignifiants, mais qui empêchent le jour de se dissoudre complètement et qui soulignent la joie, le soulagement d’être enfin sortis d’un hiver toujours trop long.
Le rituel, même minuscule, rattache au vivant. Il rappelle qu’on est encore là, qu’on fait partie de ce qui continue, d’une tribu appelée humanité. Et parfois, c’est tout ce qu’il reste. Mais c’est assez pour ne pas disparaître de sa propre vie.
J’ai suivi avec un intérêt qui m’a surpris moi-même, la semaine pascale d’Inspirations. Ça m’a touché d’une manière inexplicable, ces gestes, le recueillement, pas devant le religieux, mais devant le renouveau. Ça m’a interpellé, rappellé à ma qualité de vivante.
Aujourd’hui, nous serons quatre à table. D’autres pourraient se joindre à nous, mais ils ont choisi d’être ailleurs. Il n’y a pas de lapin géant, mais quelques gâteries chocolatées pour se faire plaisir. Pas de jambon à l’ananas non plus. Chez moi, on ne mange plus les animaux depuis longtemps.
Ce sera une rencontre familiale, un rituel réduit. Laisser tomber ce repas me semblerait un retrait du monde des vivants, une abdication de mon humanité. Et il y a déjà bien assez de choses qui nous tirent vers le bas.
Alors je résiste, à coups de fêtes décommercialisées, à coups de rituels adaptés.
Je ne céderai pas à la morosité ni à l’individualisme dans lequel cette époque nous pousse.






Ton texte me rejoint. J'ai de très beaux souvenirs de ces fêtes en famille.
Je ne les fête plus de la même façon, mais j'ai un profond respect pour les rituels qui les entourent. Ils sont différents de ceux d'avant mais ils ont le même fond.
Je trouve ça beau, ces gestes qui créent des ancrages.
Comme un héritage.
Bonjour, personnellement j'ai demandé à ma maman qui est encore de ce monde d'acheter des lapins 🐰 en chocolat, mon conjoint était assez étonnée par cette demande enfantine... C'est sûr que vu ma courte expérience en agriculture intensive, les lapins je ne les aime qu'en chocolat également.