Quand les Amériques dansent
Co-habitation, musique et écologie du lien
Je n’ai aucune envie de changer le monde, du moins pas au sens spectaculaire du terme… chu ben que trop vieille pour avoir encore ce genre de rêve. J’ai pas envie de toute virer à l’envers
Je n’ai aucun intérêt pour un futur parfaitement réglé, parce que ce monde n’est pas si mal, tel qu’il est, finalement, du moins pour moi. Il fonctionne, me permet de vivre, de penser, de créer, de circuler.
Il n’est pas exactement mon ennemi, pas encore.
Mais je refuse la fermeture de l’esprit, le rétrécissement de l’espace, cette impression sourde que tout se rigidifie, positions, récits, identités… je ne veux pas que ce monde devienne irrespirable.
C’est pour cela que cette vidéo, ce sneak peek de Bad Bunny pour le Super Bowl, m’a touchée plus que prévu.
Je n’y ai pas cherché la stratégie ni vu un geste héroïque. Je l’ai reçu comme une expérience sensible.
Les couleurs, les rythmes, la musique…
On a tous nos affinités, nos préférences et j’ai depuis toujours une attirance pour les rythmes sud-américains, caribbéens. Bad Bunny, je l’écoute depuis ses débuts, tout comme Bomba Estero et quelques autres.
La musique crée un espace de reconnaissance avant même le discours, avant l’analyse, avant le jugement.
On se reconnaît dans un son, dans un tempo, dans une manière d’habiter son corps.
Ces couleurs, ces sons portent des mémoires, des appartenances, des histoires incarnées. Pour moi, les voir surgir au centre, sans traduction ni atténuation, produit un effet très simple et très réel : il y a de la place pour tous ici.
Je vois des gens de partout dansant ensemble, des corps différents, des âges différents, des styles, des origines, des trajectoires variées.
Personne ne se fond dans la masse ni ne disparaît, personne n’est absorbé, assimilé, digéré. Ils co-habitent.
La musique ne gomme pas les différences. Elle les fait tenir ensemble, sans hiérarchie, sans uniformisation. La musique, comme la littérature, m’apprend à faire place à plusieurs voix.
Personne ne se ressemble pas, mais tous partagent un espace. C’est là que je fais un lien avec la cosmopolitique, au sens que lui donne Isabelle Stengers : On ne parle pas d’un idéal de vivre-ensemble abstrait mais d’un monde commun à construire, où coexistent des manières d’être irréductibles les unes aux autres.
Comme dans cette vidéo, il y a un rythme commun, mais pas un corps unique pour l’incarner. Chacun participe au tout en restant singulier. C’est une co-habitation que j’imagine comme une écologie des corps, des affects, des cultures, dans le respect de l’équilibre vivant, fragile, toujours à refaire, où chaque présence compte simplement parce qu’elle est là et qu’elle existe.
Je tiens aussi à lever une confusion fréquente: Être américain n’est pas être états-unien. My fellow Quebecers will know… ahahaha
Et c’est exactement ce que ce vidéo représente. Les États-Unis ne sont pas les Amériques. Ils en sont une partie importante certe, puissante, visible, mais non exclusive.
Même si Bad Bunny évolue dans l’espace états-unien, ce que je reconnais ici relève des Amériques plurielles, métissées, diasporiques, traversées par la musique, le corps, la danse comme formes premières de lien. Je suis moi-même issue d’une minorité des Amériques, une minorité culturelle invisible, mais audible, ici et ailleurs.
Là où l’imaginaire états-unien dominant tend à se poser comme centre, l’américanité au sens large est relationnelle et naît du frottement, de la coexistence, de la traduction incomplète, de la circulation des rythmes et des langues. Ce que je défends ici n’est donc pas un modèle national, mais une écologie américaine du commun qui serait un monde où chacun participe à l’équilibre sans s’y dissoudre, où l’appartenance ne passe pas par l’uniformité, mais par la co-présence et le respect.
Oui, bien sûr, tout cela se déploie à l’intérieur d’un système.
Mais un système n’est jamais totalement homogène, il contient ses tensions, ses failles, ses respirations.
Je ne cherche pas des figures pures mais plutôt des signes que le monde n’est pas complètement verrouillé. Alors, pendant que tout pousse vers la fermeture … des esprits, des frontières, des imaginaires… voir cette co-habitation à l’œuvre, voir des différences tenir ensemble sans s’annuler, m’apporte un espoir modeste, mais essentiel qui ne dit pas que tout ira bien, mais bien que notre avenir commun n’est pas encore scellé.
Cet espoir-là me suffit pour continuer à habiter ce monde, porte entrouverte.
The world will dance

