Quand le roman faisait perdre son temps
De la respectabilité des loisirs
Aujourd’hui, lire un roman est probablement l’une des activités culturelles les moins louches qui soient.
On peut lire Virginia Woolf, Stephen King, le dernier Goncourt ou une série de romans parfaitement insignifiants. On pourra juger nos goûts, évidemment. Ça, nous n’avons jamais cessé de le faire. Mais le simple fait de passer quelques heures à lire une histoire inventée ne scandalise personne.
Mais ça n’a pas toujours été comme ça.
En Occident, le roman a longtemps occupé une position moins prestigieuse que les genres consacrés par la tradition classique. La poésie et le théâtre avaient leurs règles, leurs théoriciens et leur généalogie (bonjour, Aristote). Le roman était moins bien installé dans la maison.
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la lecture romanesque fait l’objet d’un discours moral inquiet. On l’accuse d’exciter l’imagination, de nourrir les passions, de détourner les jeunes gens d’occupations plus sérieuses. Les femmes, bien entendu, inquiètent particulièrement. Une femme qui lit des histoires risque de rêver, de se mettre à désirer des choses, de comparer sa vie à celle des autres. Emma Bovary n’arrange rien à l’affaire, bien au contraire.
Le XIXᵉ siècle change considérablement la donne. Austen, Stendhal, Balzac, Dickens, les Brontë, George Eliot, Flaubert, Tolstoï, Zola : le roman devient la grande forme littéraire européenne. Il raconte l’argent, le mariage, les classes sociales, le travail, le désir, le crime. Il connaît un immense succès auprès du public tout en acquérant ses lettres de noblesse.
Le roman n’a plus aujourd’hui à défendre sa légitimité comme forme littéraire, mais les hiérarchies, elles, n’ont pas tout à fait disparu : une romance peut encore faire lever quelques sourcils, la fantasy être considérée comme une littérature adolescente par quelqu’un qui n’en a jamais lu, le polar relégué au rang de divertissement. Les petites guerres de distinction culturelle continuent d’exister, les gros préjugés aussi.
Si aujourd’hui la mauvaise réputation du roman appartient depuis longtemps au passé, celle du temps passé à lire a été plus tenace.
À l’adolescence, je me souviens m’être fait rabrouer pour cause de trop de lecture. Je devais sortir, prendre l’air, voir des gens, me faire des amis. Je devais participer au ménage, faire la vaisselle, passer le balai… Je le faisais, mais avec mon livre sur l’avant-bras, ouvert à la page où je m’étais arrêtée. Ça donnait des scènes dignes du Cirque du Soleil et quelques pages ont pris le bouillon au savon, mais j’étais tout de même une excellente équilibriste.
Et le plus drôle, c’est que personne ne s’inquiétait de ce que je lisais. Sade ou Sartre, c’était du pareil au même : je lisais, pas de souci. J’allais pas faire le trottoir avec un bouquin accroché au bras. C’était le temps passé à lire qui posait problème.
Le roman comme forme a donc cessé d’inquiéter. La lecture comme excès, comme retrait social, a gardé plus longtemps sa réputation trouble.
Elle aussi a fini par gagner en respectabilité. Mieux : nous recommandons maintenant la lecture comme antidote.
« Lâche ton téléphone, lis un livre. »
La phrase est devenue banale. Elle est assez drôle si on la replace dans cette histoire : le roman, autrefois accusé de détourner les jeunes gens d’occupations sérieuses, fait maintenant partie des occupations sérieuses dont les jeunes gens seraient détournés.
Aujourd’hui, c’est l’écran qui inquiète.
Nous parlons du téléphone avec un vocabulaire qui ressemble à celui qu’on employait à propos du roman : il distrait, il isole, il fait perdre du temps, il nuit à la concentration. On limite le temps d’écran. On promet de moins regarder notre téléphone. On se réjouit de voir quelqu’un passer une soirée le nez dans un livre.
Ce qui est intéressant là-dedans, c’est le jugement… Est-ce que trois heures passées avec un roman papier valent mieux que trois heures passées devant le même texte sur un écran, surtout si personne ne peut identifier la lecture en cours? Nous éprouvons encore le besoin de décider lesquelles de nos activités méritent le temps que nous leur consacrons.
Le roman a changé de rôle. Il a longtemps été associé à l’oisiveté et au temps perdu. On lui accorde toutes sortes de vertus : il développe l’imagination, enrichit le vocabulaire, améliore la concentration, favorise l’empathie. Même lorsqu’on le défend, on cherche encore à démontrer qu’il sert à quelque chose, comme si le plaisir de lire ne suffisait pas.
Après avoir été accusé de faire perdre son temps au lecteur, le roman est devenu une excellente manière de sembler ne plus le perdre.







Je préfère le papier pour les livres. J'ai l'impression que j'habite encore mieux l'histoire.
Très juste. Cervantès riait déjà des romans de chevalerie qu'on accusait déjà de corrompre les esprits.
Pour ce qui est de l'écran, je crois surtout, pour ma part, que c'est la projection de la lumière directement dans les yeux qui pose problème. Le stimulus est accaparant comme pour les mouches autour de la loupiote.