Psychopompes...
Une histoire d’oiseaux, de chat et de coïncidences
Je n’ai pas une très grande connaissance des oiseaux.
En fait, je l’avoue, je n’aime pas les oiseaux.
Je les ai souvent perçus comme des animaux archaïques, presque préhistoriques, au cerveau limité. Leurs yeux noirs au regard fixe m’intimident. J’y lis une froideur, une cruauté sans nom.
Il suffit de les observer quelques minutes pour comprendre. La manière dont ils s’en prennent aux insectes… oui, ils doivent se nourrir, mais c’est rapide, mécanique, sans hésitation. Une capture, un coup de bec, et la vie disparaît.
J’ai bien eu un cacatoès quelques mois. Plus précisément, mon mari a ramené un cacatoès à la maison… un gros bébé qui a prouvé cette théorie de cruauté sans distinction. Le très cher me prenait pour sa mère (oui, il m’appelait maman!) et s’attaquait à coups de bec à tous ceux qui osaient s’approcher de moi, ma fille inclue. Et il hurlait sans discontinuer du moment oú je quittais la maison à 7h jusqu’à mon retour à 17h.
C’était invivable… nous avons dû le donner à une dame qui pratiquait la zoothérapie avec les oiseaux, ce qui fut pour moi un grand deuil, une autre petite trahison envers le vivant que nous comprenons si mal. Je n’ai plus de nouvelles depuis ce temps, malgré la promesse de me tenir au courant des prouesses à venir de ce petit monstre.
Alors voilà… La nature sait être cruelle parfois, tout comme nous, par la force des choses…
Ce dont je veux parler ici m’a été inspiré par une note de Bobbie Bagarre, dont je lis les textes quasi religieusement. J’y sens une fraîcheur, un regard sur le monde qui ne juge pas mais constate, qui s’émerveille (pas dans le sens disneyesque, non) du quotidien, malgré tout et qui partage ses impressions sans poser, honnêtement, sans filtre, sans sucre ajouté, juste là, comme lors d’une rencontre amicale dans un café. Dans cette note, Bobbie mentionne un oiseau qui la fixe… elle dit que ces bêtes seraient psychopompes… et ma mémoire se la ramène…
Alors voilà…
Un après-midi d’été.
J’étais assise sur le balcon, à prendre le soleil, vaseuse après une sortie de la veille, trop arrosée et terminée trop tard ou trop tôt au choix, comme d’habitude. La porte est ouverte, les fenêtres aussi. L’air entrait librement dans l’appartement.
La perruche jaune est arrivée d’un coup. Elle n’a pas hésité. Elle s’est engouffrée dans le salon comme si sa vie en dépendait. Elle a fait le tour de la pièce, plusieurs fois. Affolée, elle tournait dans tous les sens. Je la suivais, essayant vainement de diriger son vol vers la porte, la fenêtre. Elle semblait chercher comment se sortir de là, mais n’y arrivait pas malgré les issues bien en vue. Elle s’est posée un instant, l’air de vouloir reprendre ses sens, probablement étourdie par ses mouvements désordonnés. Elle m’a soudain regardé, de son oeil noir et fixe.
Je me souviens de cela très précisément : elle me regardait.
Puis elle est ressortie, trouvant la porte d’un seul coup, sans aucune hésitation, comme si elle la savait là depuis le début. Je suis restée abasourdie de cette aventure. C’était tellement inattendu.
Une heure plus tard, le téléphone sonnait. Ma grand-mère venait de mourir.
À l’époque, je n’ai rien pensé. Une perruche échappée. Ça arrive. J’ai vécu des années sans jamais repenser à cet oiseau.
Puis il y a eu l’autre.
Juillet d’un été particulièrement chaud. Une chaleur épaisse, désagréable. Nous mangions dehors, dans l’espoir de recevoir un petit vent venu du nord. Les moineaux se bousculaient autour des mangeoires. Et au milieu d’eux, j’ai vu une couleur qui n’avait rien à faire là.
Un bleu céruléen.
Une perruche.
Elle se nourrissait avec les moineaux comme si elle était l’une des leurs. Mais elle ne l’était pas. On le voyait tout de suite.
Je me suis approchée. Elle s’est éloignée.
Au bord de la rivière, une perruche ne survit pas longtemps. Les chats, les ratons, les rapaces… J’ai voulu la protéger. Je suis allée chercher au sous-sol une petite cage décorative que je gardais pour y mettre une plante. Je l’ai suspendue dans le chèvrefeuille. Eau. Graines. Porte ouverte.
Je me suis dit : peut-être qu’elle reconnaîtra les barreaux. Un oiseau domestique vit habituellement dans une cage, c’est son safe-space.
Et le lendemain matin, elle était effectivement dedans, bien tranquille. Je n’ai eu qu’à refermer la porte, la rentrer.
Pendant que j’imprimais des affiches pour retrouver son propriétaire, le téléphone a sonné. Mon père venait de mourir.
C’est là que j’ai commencé à repenser à la perruche jaune.
Deux oiseaux. Deux morts.
Je n’aime pas les histoires compliquées sur l’au-delà. Ma mère lisait des livres où l’âme pouvait se perdre, croiser des choses douteuses, s’égarer dans des endroits peu fréquentables. Je me suis fâchée. Je ne veux pas imaginer ça pour ceux que j’aime. Je veux m’imaginer la mort comme la paix promise, la sainte paix, le véritable repos éternel et ça n’inclut pas se battre avec des succubes ou des âmes en peine avant d’en trouver le chemin. La paix, ce n’est pas un tout inclus au fond d’une jungle amazonienne auquel on arrive après s’être frayé un chemin à coup de machette.
Mais les oiseaux…
Les oiseaux étaient là, tous les deux semblables… et des événements semblables ont eu lieus.
La bleue est restée avec nous. Nous avons changé la petite cage pour un habitacle majestueux, grandiose, nous lui avons trouve des ami•es, ce qui fut une très mauvaise idée… Cet oiseau était un grand garçon, avec sa cire bleue sur le bec et ses pattes bien grises, bien noueuses, peut être même un vénérable vieillard. Nous l’avons appelée Billie. PtiBillieToupti… il venait sur la main de mon mari et faisait une petit danse étrange. Billie a vécu près de dix ans dans la maison. Un matin, nous l’avons trouvée mort. Sur le dos, ses petites pattes grises et noueuses de très vieil oiseau toutes raides, pointant vers le ciel.
J’ai pensé … peut-être le chat? Mon gros matou Boubou avait la fâcheuse habitude de sauter sur le dessus de la grande cage… ce qui s’y promenait dedans était très attrayant pour ces yeux verts de félin chasseur.
Peut-être autre chose, l’âge, un courant d’air?
Je ne sais pas.
Je sais seulement que les deux fois où quelqu’un de ma famille est mort, un oiseau qui n’aurait jamais dû être là est apparu.
Jaune.
Puis bleu.
Ce n’étaient les oiseaux de mort des mythes et légendes… il n’y pas eu de vautours, pas de corbeaux, pas même de corneilles, encore moins de hibou… juste de pauvres perruches égarées, loin de leur cage, loin de leur humain.
Je ne sais pas s’ils annoncent quelque chose ou si je ne dois y voir qu’une coïncidence… le croire serait leur faire un bien grand honneur et déposer sur leurs fragiles ailes une bien grande responsabilité.
Et oui, il y a bien eu d’autres décès, sans oiseau annonciateur.
Mais depuis, malgré moi, quand un éclat d’aile traverse l’air près de la maison, je regarde toujours deux fois.
On ne sait jamais qui ils viennent chercher.






Beau récit, touchant.
Je dois avouer que j’ai été attirée par la photo de ton grand bébé de cacatoès, même si tu m’avais raconté combien ça avait été difficile avec.
Je vais renchérir sur ce que dit Andréanne; les synchronicités ici sont déconcertantes! Mais j’aime le fait que tu ne sois pas dans le ton accusateur! Il y a dans ton texte quelque chose de subtil, un constat qui ne se victimise pas !