Poissons – Faille intime
Sous la surface de l'eau
Avant de commencer
Non, les planètes ne dictent pas le style.
Victor Hugo n’écrit pas si bien parce que Neptune l’a béni entre tous.
Si plusieurs écrivains partagent un signe, ça prouve surtout qu’ils sont nés à la même période de l’année. Rien de plus spectaculaire que la ronde des saisons…
Ici, l’astrologie sert de prétexte. Une petite étiquette le fun pour parler d’obsessions, de postures, de manies d’écriture. On regroupe. On observe. Puis on complique.
Irma ne consulte pas les astres. Elle fume sa cigarette, fumée grise dans ta face.
Elle consulte les bibliothèques. Fais des choix, garde et rejette.
Les signes, ils sont décoratifs.
Les livres, c’est du sérieux.
Poissons
Le Poissons est un signe d’eau. C’est ce qu’on dit. Belle évidence…
Eau mutable, mais en quoi? Vin, miel, larmes? Parait que plusieurs font pipi dans les piscines… pis ça ne transmute en rien d’autre.
Sensible. Intuitif. Perméable.
Good!
Irma tire sur sa cigarette… elle note mentalement que “perméable” est un mot compliqué pour poétiquement avouer qu’on prend les choses trop à cœur.
Le Poissons idéalise. Il embellit. Il romantise.
C’est touchant.
À son meilleur, il montre l’usure lente, celle qui ne fait pas de bruit.
À son pire, il appelle ça “intensité”. Il confond compassion et absorption.
Il appelle fidélité ce qui ressemble surtout à une difficulté chronique à lâcher prise.
Il ne vend pas son âme pour le pouvoir. Il la dépose délicatement sur la table pour être sûr qu’on reste.
Dans les faits, on observe surtout une capacité à absorber l’ambiance d’une pièce et à en faire un roman de 300 pages, avec odeur de pluie, souvenir d’enfance et légère honte diffuse. Irma souffle son nuage par le nez, fait deux parfaits ronds de fumée qui se dissouent dans le lointain.
Chez les écrivains Poissons, le monde n’est jamais frontal. Les structures sociales ne disparaissent pas pour autant, mais ce qui compte vraiment, c’est la fissure intérieure, la fatigue qu’on ne dit pas, le tremblement qu’on maquille en poésie.
Après certaines désillusions, est-ce qu’on devient plus lucide ou simplement plus amer ?
Le “je” ne disparaît pas. Il flotte légèrement en retrait. Il regarde sa propre émotion comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. On appelle ça de la nuance. Sauf que parfois, c’est simplement une façon élégante d’éviter de trancher.
On dit que le Poissons dérive. En réalité, il circule autrement. Pas en ligne droite. Par nappes. Par couches. Par retours. Ça peut sembler flou si on cherche un plan. Mais l’effet est souvent précis : on ressort avec une impression persistante, difficile à nommer.
Il y a chez ces auteurs une fascination pour la faille intime. La dépendance qu’on appelle amour. La honte qu’on appelle pudeur. La fusion qu’on appelle destin. Irma ne discute pas la pertinence. Elle constate simplement que le drame discret nourrit beaucoup de bibliothèques.
L’astrologie dira que le Poisson est compatissant. Irma dit qu’il observe très bien la fragilité humaine et qu’il sait quoi en faire. Il n’écrit pas pour convaincre ni pour corriger le monde, mais parce qu’il sent que quelque chose cloche et qu’il préfère en faire une œuvre plutôt qu’une crise existentielle.
L’eau use la pierre, paraît-il.
Irma note que ça ne fait jamais de bruit.
Son mégot tombe dans la flaque sale du trottoir.
Cercle parfait.
Dissolution.
Elle ouvre un autre carnet, l’air de se demander combien de Poissons le Québec peut bien produire par année.
Pure coïncidence cosmique : quelques écrivains québécois sont nés sous ce signe. Les étoiles n’y sont pour rien, elles ont d’autres chats à fouetter. Le calendrier y est peut-être pour quelque chose. L’eau, sûrement.
Irma tire le rideau.
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Ying Chen (20 février)
Chez Ying Chen, le Poissons ne pleure pas. Il se déplace. Il se décale doucement du monde réel pour mieux le regarder comme une vitrine un peu sale.
Lis L’ingratitude, une histoire sur une narratrice morte qui parle encore, coincée entre le reproche et le détachement, observant sa propre vie comme un décor qu’on démonte après la représentation. La mère, la culpabilité, le déracinement : tout est traité avec une froideur presque médicale.
Ou encore Immobile, où le corps devient territoire d’étrangeté. Le temps s’étire. L’identité se fissure. On ne sait plus très bien qui observe qui.
Les personnages ne claquent pas les portes, ils glissent hors champ. Comme si le réel était un vêtement trop ajusté qui serre sous les bras. La lenteur est contrôlée, presque clinique, et l’émotion devient une matière froide qu’on tourne entre les doigts. Le Poissons, ici, n’absorbe pas : il dissout.
Irma aime cette retenue. Ça flotte, ça ne s’excuse pas, et ça ne fait pas de scène. Ça mérite une cigarette.
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Michel Rabagliati (28 février)
Avec Michel Rabagliati, le Poissons tient la chronique de l’usure quotidienne.
Paul à la campagne, Paul à Québec, et toute la série : on suit un homme ordinaire à travers les petites catastrophes et les grands moments discrets, un déménagement, une maladie, un deuil, une naissance. Rien d’héroïque. Tout est fragile.
Dans Paul à Québec, la maladie du beau-père avance doucement, sans grands discours. On voit les gestes minuscules, la fatigue des proches, la tendresse qui ne sait pas toujours quoi dire.
La vulnérabilité porte une chemise à carreaux et essaie de faire de son mieux. Il y a de la tendresse, oui, mais aussi cette manière très Poissons de regarder le temps passer comme un train qu’on ne prendra plus. On reste sur le quai avec un café tiède, à faire semblant que c’est un choix.
Irma constate que transformer la nostalgie en bande dessinée, c’est une compétence. Et probablement une forme d’auto-défense.
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Suzanne Jacob (26 février 1943)
Dans l’oeuvre de Suzanne Jacob, la dérive devient un jeu très sérieux.
Laura Laur met en scène une femme qui échappe à toutes les définitions qu’on tente de lui coller. Elle est désirée, observée, racontée, mais jamais fixée. Elle se réinvente dans le regard des autres et s’y dérobe en même temps.
Dans Rouge, mère et fils, les liens familiaux deviennent un terrain de tension permanente. Le langage lui-même vacille. Les voix se déplacent.
Le “je” glisse, se dédouble, se repositionne comme quelqu’un qui change de chaise pour avoir le meilleur angle. La sensibilité n’est pas molle, elle calcule. Le Poissons sait très bien qu’il performe, et il prend des notes en même temps.
Irma sourit, cigarette au bec. Perméable, oui. Mais naïf, non. La victime connaît le script par cœur..
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Nelly Arcan (5 mars)
Pour Nelly Arcan, le miroir ne pardonne rien.
Dans Putain, une narratrice escorte raconte son rapport au corps, au regard masculin, à la marchandisation du désir. Ce n’est pas une confession. C’est une dissection. Le texte tourne autour de la honte et de la dépendance affective avec une précision implacable.
Dans Folle, la rupture amoureuse devient obsession. Le regard de l’autre envahit tout. L’identité se fragmente.
Cette Poisson pousse l’intensité jusqu’à l’auto-analyse radicale. Elle absorbe le regard social comme un sol trop poreux. Fusion, honte, désir, dépendance : tout est exposé sur la table d’examen, sous un néon qui ne flatte personne. Rien n’est dilué.
Irma ne romantise pas. Elle reconnaît une précision chirurgicale quand elle en voit une. Ici, l’eau coupe.
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Gérard Bessette (25 février)
Gérard Bessette propose une intériorité plus sèche.
Dans son roman Le Libraire, un homme marginal, ironique, observe la société conservatrice d’une petite ville avec un mélange de distance et d’agacement. Rien n’explose. Tout se rumine.
La tension est intérieure, intellectuelle. Le sarcasme remplace la plainte. Le Poisson démontre qu’il peut être ironique, presque revêche. Il observe le malaise tranquille avec un détachement qui frôle le cynisme.
Irma apprécie cette variante. La sensibilité n’a pas toujours besoin de se répandre partout pour exister.
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(Irma tripote ses allumettes.)
Chez les écrivains Poissons, l’eau ne rime pas avec faiblesse. Elle parle plutôt de circulation.
Ils absorbent, transforment, déplacent. Parfois ils s’y perdent. Parfois ils y trouvent une forme exacte, nette, impossible à obtenir autrement.
Les étoiles n’ont rien décidé, évidemment. Mais si tu veux une hypothèse pas du tout scientifique : février et mars semblent offrir un climat parfait pour la nuance.
Irma écrase un autre mégot.
La flaque à ses pieds n’a pas bougé, mais elle a tout entendu.










Moi qui me foutais des étoiles, me v’là à lire l’horoscope comme si c’était un verdict médical.