Petit théâtre de l'attente
La pièce qui donne des boutons, des reflux gastriques, des angoisses existentielles
Depuis quelques semaines, je vois une intervenante pour m’aider à faire la part des choses dans la situation avec mon fils, aux prises avec une addiction. Elle me conseille sur mes réactions, mes comportements, mes paroles, ma patience, mon endurance. Nous sommes actuellement en démarches pour trouver une ressource en réhabilitation, à la demande de mon fils, mais il semble faire du surplace, hésiter, faire trois pas de côté plutôt qu’avancer. Cette dame me parle souvent de la peur, celle de mon fils, cause de ces tergiversations, bien sûr, mais aussi de la mienne. J’écoute, mais je ne suis pas certaine de comprendre où elle veut en venir. Bien sûr que j’ai peur. Mon fils traverse une période difficile. Il consomme. Il doit prendre des décisions importantes pour la suite. Dans de telles circonstances, qui ne serait pas inquiet ?
Puis, ce week-end, alors que j’attendais des nouvelles de lui au sujet d’un potentiel centre de soin, j’ai rencontré l’attente.
Cette attente particulière qui s’installe après l’envoi d’un simple message demandant “Pis, t’en penses quoi?”.
Les heures passent, pas de réponse… On se dit que la personne est occupée, qu’elle textera plus tard, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Je n’ose pas demander à nouveau. Je connais l’agacement qui vient avec les demandes répétitives. Pourtant, un petit théâtre des horreurs a déjà commencé à s’installer dans ma tête. La journée passe, ce sera donc demain, mais le lendemain passe aussi, sans aucun signe de vie.
Je vais au lit, épuisée par ma propre impatience après quarante-huit heures. Je lis quelques publications, mais je ne me sens pas interpellée, une seule voix m’est nécessaire, tout mon être se tend vers elle, en vain. Je m’endors très vite, mais le sommeil ne tient pas. Une heure trente, et me voilà complètement éveillée, alerte, prête à commencer la journée, malgré des yeux qui brûlent de fatigue. Pourtant, je veux dormir, mon cerveau refuse.
Dans ma tête, le théâtre est déjà prêt. Les acteurs attendent dans les coulisses.
Les trois coups résonnent. Le rideau se lève.
Dans un coin de la scène, mon fils gît, inconscient, victime d’une overdose, d’un mauvais mix, d’un ajout de fentanyl.
Dans l’autre coin, il gît, une lame enfoncée dans le cœur, victime d’un autre addict, d’un jaloux, d’un voleur, que sais-je ?
Au centre, il est à genoux, les mains sur la tête, écrasé par le désespoir, ses économies dilapidées, parties en fumée. Derrière lui, un gros caïd bien gras, cigare au bec, whisky à la main, rit comme un Bouddha heureux.
Puis le rideau baisse. Entracte.
Et ça recommence… Chaque fois que je ferme les yeux, le théâtre macabre reprend. Scènes différentes, où le sang coule toujours, où il n’y a plus de rédemption possible, où tout est joué, et perdu.
Impossible de dormir, je me résigne à écrire le compte rendu de mon cours de jeudi. Je fouille mes notes pour retrouver les noms et les notions moins évidentes. Ça occupe quelques heures au cours desquelles je pense moins.
Une fois l’iPad déposé, parce que mes yeux n’en peuvent plus, je parviens à me rendormir, mais je suis soudainement réveillée par un tambourinement intense. La pluie tombe … et s’en est fait de mon sommeil. Et il n’est que 7h, ça va être une longue journée. Elle se déroulera dans une sorte de brouillard. J’essaie de lire. J’essaie d’écrire. J’essaie d’accomplir les tâches ordinaires qui m’attendent. Rien n’y fait. Mon attention revient toujours à la même place… la réponse qui ne vient pas.
Je pleure à quelques reprises, découragée devant mon impuissance. Je m’inquiète. Je m’impatiente. Je me mets même en colère. Puis je m’en veux de cette colère. Après tout, il traverse lui-même une période difficile. Alors l’inquiétude revient, encore plus grande.
Ce qui me frappe, vingt heures plus tard, ce n’est pas tant la peur que la place qu’elle a occupée dans ma journée.
Mon fils est loin, mais mon esprit voyage constamment jusqu’à lui. Je le cherche sans cesse, essayant d’imaginer où il en est, ce qu’il fait, ce qu’il ne fait pas. Je ne suis plus présente là où je me trouve. Une conversation, un repas, un livre, une promenade : tout devient secondaire. Mon imagination travaille sans relâche pour combler le vide laissé par le silence.
Et l’imagination n’est pas toujours une alliée.
Les scénarios heureux, elle ne connaît pas. Elle préfère les catastrophes. Elle empile les pires possibilités en couches superposées qui finissent par prendre l’apparence du réel. À force de les voir vivre dans ma tête pendant des heures, je finis presque par croire à leur réalité.
Lorsque son message arrive enfin, parce que oui, il arrive, il y a mis le temps parce qu’il a besoin de réfléchir à tout ça, rien n’est encore réglé. Toujours autant de questions. Toujours autant de décisions à prendre. Les inquiétudes qui accompagnent la dépendance n’ont pas disparu comme par magie.
Et pourtant, quelque chose se relâche en moi.
Je réalise soudain à quel point j’étais partie loin. À quel point ma tête avait quitté le présent pour s’installer dans un avenir imaginaire rempli de drames. Son message ne résout pas les problèmes. Il me ramène simplement à la réalité. Une réalité imparfaite, fragile, incertaine, mais infiniment plus supportable que toutes les horreurs que mon anxiété avait fabriquées au cours des derniers jours.
Et je comprends que la peur, au-delà de l’émotion, est aussi un lieu qu’on habite, dans lequel on s’enferme. Une pièce au sous-sol, étroite, sans fenêtres, où chaque pensée tourne autour du même objet jusqu’à en perdre de vue le reste du monde.
Je sais déjà que la semaine qui vient m’amènera son lot de questions. Je sais aussi que je recommencerai probablement à imaginer le pire à certains moments. Les habitudes de l’esprit ne disparaissent pas en une journée.
Mais ce matin, au moins, je me rappelle qu’entre ce qui est réellement en train de se passer et ce que la peur invente, il existe un territoire immense et que la réalité est souvent moins terrible que les scénarios construit dans le silence.




Ton texte me rentre dedans solide.
J’ai vécu une partie de ça comme sœur. Les nuits à fixer le téléphone. Les scénarios qui se mettent à défiler tout seuls dès que le silence s’étire un peu trop. L’imagination qui se transforme en scénariste de films d’horreur alors qu’elle pourrait très bien prendre une journée de congé.
Mais en te lisant, je réalise qu’être mère, c’est une autre ligue complètement. Comme sœur, j’avais peur. Comme mère, je pense que j’aurais l’impression qu’une partie de moi-même est là-bas avec lui, incapable de revenir tant que je ne sais pas qu’il est correct.
Ce que tu décris du territoire occupé par la peur, je le reconnais tellement. Ce n’est pas seulement l’inquiétude. C’est tout ce qu’elle vole au passage : l’attention, le sommeil, les conversations, les livres, les repas. On continue de vivre, mais avec une partie de notre tête qui patrouille ailleurs.
Et pourtant, tu mets aussi le doigt sur quelque chose d’important : la réalité, même imparfaite, est souvent moins terrible que les catastrophes que notre cerveau construit dans le vide.
Je t’envoie une grosse pensée. Et j’espère que la prochaine fois que ton imagination décidera de monter une production théâtrale complète, elle pensera au moins à inclure une fin heureuse.
Quoi dire sinon.🫂