Par là
Sur le thème de la marmotte - Curios du 3 août
C’était un printemps comme un autre, un dégel comme un autre, en dents de scie.
Et un beau jour, la marmotte est sortie.
L’hiver l’a amaigrie. Elle a dormi plusieurs mois sous la terre tandis qu’au-dessus la neige tombait, fondait, gelait de nouveau. Au-dessus, le monde des humains continuait. La marmotte ne sait rien de ça.
Mais elle sait où aller.
Elle le sait comme l’ont su toutes les marmottes avant elle. Il faut traverser le bois, longer le champ, passer le ruisseau. La piste est ancienne. Elle ne porte aucun nom, aucune borne, aucune pancarte. Elle existe dans les pattes, dans le nez, dans quelque chose de plus vieux qu’elle qui dit : par là.
Alors elle va par là et d’autres marmottes empruntent la même piste derrière elle. Jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent.
Devant elles, le chemin a disparu. À sa place, il y a de l’asphalte qui n’était pas là l’année précédente.
Les marmottes s’approchent et reniflent cette chose noire qui coupe leur piste en deux. De l’autre côté, pourtant, elles reconnaissent le chemin. Il est là où il a toujours été.
L’une d’elles traverse.
Elle n’a pas le temps d’atteindre l’autre côté.
Le bruit arrive avant qu’elles comprennent. La voiture ne s’arrête pas, puis une autre passe à toute vitesse. Les marmottes détalent vers le bois, où elles attendent, prises d’une peur si grande qu’elle leur entre dans le poil. Au printemps suivant, certaines naîtront plus pâles et, quelques générations plus tard, on les dira presque blondes. Les humains chercheront peut-être une explication dans leurs gènes sans savoir qu’un jour, au bord d’une route, leurs ancêtres ont eu très peur.
Il faut pourtant continuer. La piste est de l’autre côté.
Elles apprennent à attendre, à écouter, à sentir les vibrations du sol. Elles traversent en courant et retrouvent enfin la terre, l’herbe et les odeurs connues, mais pas pour longtemps.
Plus loin, le bois s’arrête là où il ne s’arrêtait pas. Des arbres ont disparu. Le sol a été retourné, aplati, creusé. Il y a des machines, des tas de terre, puis bientôt des fondations, des murs, des maisons.
La piste, elle, ne sait rien de tout cela. Elle continue tout droit, sous les constructions, mais les marmottes ne peuvent plus la suivre.
Elles dévient, passent derrière une maison, butent contre une clôture, la longent, reviennent sur leurs pas. Elles creusent dessous quand la terre le permet et, quand elle ne le permet pas, repartent dans l’autre sens. Parfois elles retrouvent la piste quelques mètres plus loin. Parfois elles la perdent de nouveau.
Ce qui était un chemin devient une suite de détours.
Elles finissent par arriver.
Elles sont sept, sept téméraires.
Devant elles, il y a de l’herbe, du trèfle, des pissenlits et assez de terre pour creuser. Sous un cabanon, derrière une clôture, elles trouvent un passage et un endroit où installer leur terrier.
Elles mangent jusqu’à ce que la porte de la maison s’ouvre et qu’un chien en sorte.
Il les voit presque aussitôt et les marmottes voient le chien. Pendant une seconde, tout s’immobilise, puis les sept téméraires qui ont traversé l’asphalte, contourné les maisons, creusé sous les clôtures et retrouvé une piste qui n’existait presque plus se mettent à courir comme des poules pas de tête.
Elles savent pourtant où se trouve le terrier, mais la panique brouille tout. Elles foncent vers l’entrée, se bousculent, se passent les unes devant les autres dans une mêlée de pattes et de ventres pressés de disparaître sous terre. Le chien gagne rapidement du terrain et l’une d’elles, incapable d’atteindre le trou, bifurque derrière le cabanon. Elle trouve refuge là où elle peut, entre les lames rouillées d’une souffleuse à neige, et s’y tasse pendant que le chien tourne autour de la machine en cherchant comment atteindre cette proie qui vient de lui échapper.
Une autre s’est retrouvée du mauvais côté. Le chien lui coupe maintenant le chemin du terrier et elle n’a plus le temps de chercher une autre issue. Elle se retourne, se dresse et montre les dents. Elle ne fait pas le poids devant lui, mais puisqu’elle ne peut plus fuir, elle tient tête à ce monstre qui pourrait la tuer d’un coup de mâchoire.
C’est ainsi que les humains les trouvent lorsqu’ils arrivent en courant : une marmotte coincée dans la souffleuse, une autre qui refuse de céder devant le chien et les cinq autres disparues sous terre. Ils rappellent le chien, qui n’écoute plus rien. Il faut aller le chercher, l’attraper par le collier et le tirer vers la maison. La cour retrouve enfin son calme.
Les jours suivants, les marmottes reviennent manger. Le chien aussi voudrait revenir les chasser, mais les humains ont fini par remarquer qu’elles ont leurs habitudes et leurs heures de repas. Ils apprennent en même temps à retenir le monstre à l’intérieur lorsqu’elles sortent du terrier. Peu à peu, les sept recommencent à s’éloigner de leur trou pour brouter le trèfle, les pissenlits et les jeunes pousses, toujours prêtes à détaler si la porte de la maison s’ouvre.
Pour cette année, elles sont arrivées.




J'aime beaucoup l'épopée des marmottes avant de se retrouver dans le terrier sous le cabanon. Leur frousse ancestrale de la route qui les a marquées au plan génétique suffisamment pour modifier leur pelage. Un texte où nous humains pouvons nous reconnaître dans nos migrations nomades juste avant de trouver un sol pour s'y installer
J'aime beaucoup cette belle histoire de co-habitation, où tu te places dans la peau des marmottes! Merci pour ce beau texte! 💖