Nous ne lisons pas le même livre, nous ne visionnons pas le même film
La question des interprétations
J’aime Frankenstein.
J’aime Wuthering Heights.


Et je n’ai jamais éprouvé de sentiment de trahison lorsqu’on les adapte, les déplace ou les transforme.
Je suis toujours étonnée par les critiques qui exige la fidélité aux oeuvres originales, et j’en lis actuellement plusieurs qui pleurent devant l’interprétation d’Emerald Ferrel du roman d’Emily Brontë. À l’automne, c’était Benicio Del Toro qui passait au cash avec sa vision du monstre de Frankenstein.
Je trouve étrange qu’on doive rappeler qu’un roman n’est pas un bloc intact qu’on peut transposer à l’écran sans le traverser, comme si l’adaptation idéale devait être une reproduction en images d’une lecture intérieure.
Fidélité, ok, mais à quoi au juste?
Les théories de la lecture nous ont appris une chose essentielle : le sens ne dort pas dans le texte, calé entre les pages comme une vérité tattouée à l’encre indélébile. Il advient dans la rencontre entre le texte et l’être qui le lit. Jauss, Iser, Ricœur, Eco, chacun à sa manière, ont montré que nous lisons avec ce que nous sommes et que nous comprenons à l’aide de ce qu’on sait déjà.
On ne lit pas à quatorze ans comme on lit à quarante, le bagage est différent, ou, comme le dit Eco, l’encyclopédie que l’on transporte mentalement est enrichie des expériences de vie.
On ne relit jamais le même livre non plus, même si on le relit cent fois. Chaque lecture met en relief un aspect différent, qui résonne à ce moment précis de la lecture et qui cedera sa place à un autre aspect au fil du temps.
Personne n’a lu le même Frankenstein.
Personne n’a lu le même Wuthering Heights.
Quand quelqu’un réclame une adaptation “fidèle”, il réclame souvent, sans le dire et peut être sans le réaliser, une fidélité à sa propre lecture, à son paysage intime, à sa lecture singulière et personnelle à un moment précis de sa vie.
L’interprétation, c’est une transformation, parfois fidèle, souvent infidèle, quelques fois méconnaissable.
Une adaptation devient autre chose, c’est une œuvre autonome, traversée par une œuvre antérieure, mais non soumise à elle. On peut garder un titre et raconter une histoire entièrement différente. Cela ne détruit pas l’original: cela l’inscrit dans un réseau.
Kristeva parlait d’intertextualité. Bakhtine parlait de dialogisme.
Aucun texte n’est pur parce que toute parole répond à d’autres paroles.
Il n’y a pas d’écriture hors héritage, tout mot est emprunté, répété.
Emmy Englehart n’existerait pas sans les whodunit anglais. Le Beurre de peanut ne serait rien sans les voix qu’il emprunte à Tremblay et son atmosphère imité de King.
Ce ne sont pas des trahisons ni des vols, mais des filiations, et dans les familles, personne ne se ressemble parfaitement, pas même les jumeaux identiques. Et certains fitteraient p’t’être mieux à la table des voisins, ça arrive…
Et, ça ne veut pas dire que tout se vaut.
Une interprétation peut être brillante ou ratée, profonde ou creuse. Dire qu’une adaptation devient autre chose ne revient pas à l’admirer automatiquement, mais à reconnaître que l’altérité est inévitable.
Un texte canonique comme Wuthering Heights n’est absolument pas une relique sous verre, il survit parce qu’il est retraversé, déplacé, contaminé. Il est un classique parce qu’il circule toujours aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, et les adaptations, les relectures, les interprétations, participent toutes à le garder vivant.
Les œuvres dialoguent sans se confondre, se transforment et ces transformations deviennent indépendantes et vivent leur vie propre.
Peut-être pourrions-nous simplement accepter ça.
Considérer les adaptations pour ce qu’elles sont : des œuvres à part entière, issues d’une lecture singulière, inscrites dans une histoire plus vaste. On ne devrait surtout pas les attendre comme des clones d’un idéal qui n’est plus là, ni leur demander de rejouer notre propre imaginaire. Accueillons les comme des propositions.
On peut les aimer, on peut les détester, mais on se doit de les juger sur ce qu’elles font, et non sur ce qu’elles ne reproduisent pas.


