Nostalgique, moi ? Oui!
Et c'est pas négatif
La nostalgie a mauvaise presse.
Paraît qu’on devrait s’en débarrasser pour aller bien, qu’on ne devrait surtout pas rester attaché au passé. Il faut savoir lâcher prise, avancer, vivre dans le présent. Être encore ému par ce qui vient de notre passé nous donne l’air suspect. Son emprise est une chaîne dont il faut se libérer.
C’est une méfiance que je ne comprends pas.
On peut s’enfermer dans le passé, l’idéaliser, en faire un âge d’or auquel le présent ne pourra jamais se mesurer. C’tait donc ben mieux avant! Certaines personnes le font et se retrouvent prisonnières de ce passé idéalisé. Entre se souvenir avec émotion et vivre dans ses souvenirs, la distance est immense. Je pense à cette femme qui refait le même voyage en Gaspésie chaque été, au même chalet, et qui passe la semaine à comparer : l’eau était plus claire avant, les enfants criaient moins fort, le quai n’était pas encore réparé de travers. Elle ne revit pas la Gaspésie de 1995. Elle mesure celle de cette année à celle de 1995, et 2026 perd à tout coup.
La nostalgie, ce n’est pas nécessairement penser que « c’était mieux avant » ni vouloir retourner il y a dix ou vingt ou quarante ans. Je peux aimer ma vie actuelle et avoir le cœur serré en entendant une chanson qui était populaire en 1982, en retournant dans une ville où j’ai vécu en 2003, en retrouvant un objet, une odeur, une photographie de ma jeunesse ou de celle de mes parents.
Depuis quelque temps, je rachète les livres que j’ai lus plus jeune et que j’ai aimés. Pour plusieurs, je ne me souviens presque plus de l’histoire. Je sais, par contre, que ces livres ont compté pour moi à un moment donné. Je les rachète probablement par nostalgie, oui. Mais pas seulement.
Je n’essaie pas de retrouver la lectrice que j’étais ni de reproduire mon ressenti de première lecture. Ce que je veux voir, c’est ce que ces livres me disent aujourd’hui.
Qu’on puisse avoir presque tout oublié d’un livre mais se souvenir encore qu’on l’a aimé me fascine. Le contenu s’est effacé, les détails et parfois même tout le récit sont oubliés, mais la trace de son importance est là, bien présente. Il y a quelque chose qui a survécu malgré les limites de la mémoire.
Et c’est pareil pour tout. Nous avons lu, vu, entendu, aimé, perdu énormément de choses et traversé une quantité immense de moments dont nous ne conservons pas nécessairement le souvenir précis. Ces moments n’ont pas disparu pour autant. Ils ont participé à ce que nous sommes devenus.
C’est à ce niveau-là que la nostalgie m’intéresse.
Je ne regarde pas seulement ce qui a été. Je regarde ce qui en est resté.
Qu’est-ce que cette époque a laissé en moi et pourquoi cette chanson me bouleverse-t-elle encore alors que j’ai oublié tant de choses qui l’entouraient ? Pourquoi un lieu conserve-t-il une charge émotive particulière et qu’est-ce qui subsiste d’une expérience longtemps après que ses détails se sont effacés de notre mémoire ?
À vingt ans, on possède relativement peu de passé et beaucoup de futur. Au fil du temps, les expériences s’accumulent, leurs traces aussi. Notre présent devient de plus en plus peuplé de ce qui l’a précédé. Je ne vois pas pourquoi il faudrait considérer cette présence comme un poids dont il serait souhaitable de se débarrasser.
Cette injonction à « vivre dans le Maintenant » me laisse assez froide lorsqu’elle suppose de se détacher affectivement de ce qui nous a précédés, de ce qui nous a construits. Nous sommes faits des lieux que nous avons visités, des gens que nous avons aimés, des choses que nous avons perdues, des livres que nous avons lus et des personnes que nous avons été longtemps avant et même juste hier.
Je n’ai aucune envie de décoller tout cela de moi pour prouver que je sais vivre au présent.
Certaines choses me manquent parce qu’elles ont compté. D’autres ne me manquent même pas, mais leur trace est toujours là. Elles font partie de mon histoire. Elles sont ce qui fait que je suis qui je suis aujourd’hui.
La nostalgie me raconte d’où je viens et ce qui m’a menée jusqu’ici. Et pour moi, c’est précieux.



