Oui, le Cancer arrive juste demain, mais, voilà, Madame Irma s’est réveillée avec un mal de tête qui mériterait son propre code postal et elle a cliqué sur Publier malgré elle. Ce qui est sûrement une erreur, puisqu’on compétitionne avec la Fête des Pères, sti!
Un verre de vin oublié traîne encore sur la table du patio, une cigarette abandonnée attend dans le cendrier et le café est suffisamment fort pour remettre en marche un petit barrage hydroélectrique. Les moineaux ont commencé leur journée depuis longtemps. Les humains dorment encore après un samedi soir frénétique. Malgré des millénaires à répéter les mêmes erreurs, ils persistent dans leurs manies, tombent amoureux, croient les mauvaises personnes et pensent qu’un festival de musique va changer leur existence.
Juillet s’en vient.
Dans quelques semaines, ces mêmes gens qui se plaignaient de l’hiver se plaindront de la chaleur. Un mois plus tard, ils annonceront avec mélancolie que l’été est passé trop vite. Les êtres humains sont d’une remarquable fidélité à eux-mêmes.
Le Cancer aussi.
Ce pauvre Cancer, lui qui a si mauvaise réputation…
Une mauvaise réputation, oui, mais pas celle du Scorpion, lui qui passe pour un criminel de guerre émotionnel, mais non!
C’est une réputation plus pernicieuse. Le Cancer, on le décrit comme sensible, vulnérable, nostalgique. Le genre de personne qui pleure devant un film de Noël et qui garde les cartes de fête dans un tiroir, à vie. Pov tipit!
Tant mieux. Qu’on continue à croire ça!
Pendant que tout le monde regarde le Scorpion, le Cancer est déjà passé par la porte d’en arrière.
Sur l’échiquier, il n’est ni le roi ni la tour. Beaucoup trop straight. Le Cancer, c’est le fou. Celui qui avance en diagonale pendant que tout le monde se demande ce qu’il fout, justement.
Irma lève les yeux au ciel.
On le regarde avec perplexité. Des notes pas terribles en mathématiques mais il se présente quand même au concours des écoles privées. Et se retrouve accepté, parce qu’il a convaincu le comité de sélection de sa motivation. Trois changements de programme, puis il s’inscrit à l’université la plus courue du Canada. Il quitte un emploi raisonnable pour poursuivre une idée plus que douteuse. Il choisit toujours le chemin qui paraît le moins logique.
Le problème, c’est qu’il a souvent raison.
Pendant que les autres suivent l’itinéraire recommandé, le Cancer coupe à travers le bois. Personne ne comprend où il s’en va. Personne ne comprend vraiment pourquoi. Puis quelques années plus tard, il gradue avec les honneurs, publie un livre, achète une maison, se retrouve finalement exactement là où il avait décidé d’aller.
Les autres regardent le résultat, la bouche grande ouverte de stupeur.
Le Cancer, lui, regarde les autres essayer de reconstituer le trajet.
Irma allume une cigarette.
Le Cancer préfère être le centre d’information plutôt que le centre d’attention. C’est un choix parfaitement raisonnable. L’attention dure quelques minutes. Une information embarrassante peut traverser les générations et parce qu’il parle moins qu’il n’écoute, les autres commettent constamment l’erreur de se confier devant lui. Les êtres humains passent une bonne partie de leur vie à protéger leurs informations personnelles avant de les divulguer spontanément au deuxième verre de vin. Ça fait des années qu’Irma observe ça. Elle ne comprend toujours pas.
C’est dans les conversations ordinaires que le Cancer devient particulièrement redoutable. Quelqu’un lui raconte avec enthousiasme l’unique succès d’un obscur chanteur mort vingt ans avant sa naissance. Le Cancer écoute poliment, sourit, puis se met à chanter la chanson. Les quatre couplets. Par cœur. Il la connaissait depuis le début ; il n’avait simplement jamais cru nécessaire de le mentionner. On jase du prix Goncourt de 1992? On peut être certain que si quelqu’un en connait le titre, ce sera le Cancer…
Oui, c’est bien ça, Texaco, de Chamoiseau. Je savais que le Cancer savait!
Les gens pensent que le Cancer est émotif. C’est vrai. Mais ils comprennent mal le problème. Ils s’imaginent que les émotions empêchent de voir clair. Chez le Cancer, c’est souvent l’inverse.
Parce que le Cancer voit tout.
Le silence après une question. Le regard échangé de l’autre côté de la table. Le changement de ton. La phrase qui commence par : « Je vais être honnête avec toi… »
Personne n’a jamais commencé une bonne nouvelle comme ça.
Le Cancer lit les gens comme d’autres lisent les instructions d’un meuble Ikea, mais il le fait avec davantage d’attention et de bien meilleurs résultats. Monter les meubles Ikea aussi, il fait ça mieux que tout le monde.
Et il s’en souvient.
Ça aussi, les gens le sous-estiment.
Ils imaginent que le Cancer vit dans le passé.
Madame Irma souffle la boucane par le nez et surprise, ça fait un cercle parfait.
C’est faux. Le passé vit chez lui. Quelque part dans une archive parfaitement classée où dorment les anniversaires oubliés, les promesses évaporées et cette histoire de 2018 que tout le monde espérait voir disparaître.
Elle n’a pas disparu. Elle attend, numérisée et bien classée.
Le plus étrange, c’est que le Cancer demeure malgré tout profondément attaché aux êtres humains. Il nourrit les gens, il les accueille, les écoute pendant des heures. Il aide à déménager. Il console après les ruptures.
Puis il regarde exactement les mêmes personnes retourner vers exactement les mêmes problèmes.
Irma écrase sa cigarette.
« C’est probablement là qu’ils apprennent la patience. »
On dit souvent que le Cancer est nostalgique. Madame Irma n’en est pas convaincue. Elle croit plutôt qu’il demeure attaché à certaines formes de chaleur qui ne font pas de vague : les repas qui s’éternisent, les conversations inutiles, les jeux de société, les séries médiocres regardées en famille et les invités qui restent après le dessert.
Dans une époque où tout le monde semble courir vers quelque chose sans trop savoir quoi, le Cancer continue de défendre ces plaisirs simples avec une sincérité presque déconcertante.
Il archive les trahisons anciennes et propose un Monopoly le vendredi soir.
Pour lui, il n’y a aucune contradiction.
C’est probablement ça qui inquiète le plus Madame Irma.
Madame Irma vous dit : méfiez-vous des gens qui semblent fragiles et qui cuisinent trop bien.
Quelques auteurs québécois nés sous le signe du Cancer
Michel Tremblay - 25 juin
Chez Tremblay, le Cancer comprend quelque chose d’essentiel : les histoires les plus importantes ne sont pas celles qu’on croit.
Quand il commence à écrire, la littérature québécoise cherche encore sa voix. Il regarde autour de lui et trouve déjà tout ce qu’il lui faut : des cuisines, des familles, des femmes qui parlent, des rêves trop grands pour les appartements qu’ils habitent.
Lisez La grosse femme d’à côté est enceinte. Vous y trouverez ce que Tremblay fait de mieux : transformer l’ordinaire en épopée.
Beaucoup d’écrivains ont contribué à bâtir la littérature québécoise moderne. Tremblay est celui qui a démontré que le Québec avait quelque chose à dire dans sa propre langue et avec ses propres mots.
Madame Irma respecte les gens capables de changer les règles du jeu sans quitter leur quartier. Ça mérite une cigarette.
Louise Penny - 1er juillet
Ici, le Cancer comprend ce que les autres signes mettent parfois une vie entière à apprendre : les vieilles blessures ne disparaissent jamais. Elles changent simplement de formes.
Par exemple, En plein coeur, le premier roman de la série de l’inspecteur Gamache. Sous les meurtres et les enquêtes se cache toujours la même question : comment vivre ensemble malgré nos secrets, nos regrets et les petites cruautés que les humains pratiquent si naturellement ?
Le village de Three Pines ressemble beaucoup à l’idée que se fait le Cancer du bonheur. Tout le monde se connaît, tout le monde s’espionne un peu, tout le monde s’aime malgré des preuves parfois accablantes du contraire.
Louise Penny comprend que les communautés, comme les familles, sont des miracles étonnamment fragiles.
Madame Irma approuve.
Elle se prend un deuxième café. Le mal de tête va ben finir par passer…
Yann Martel - 25 juin
Avec Martel, le Cancer comprend que la vérité et les faits sont deux choses différentes.
Prenez L’Histoire de Pi. Un adolescent survit à un naufrage et se retrouve seul sur un canot avec un tigre du Bengale. Ou peut-être pas. C’est justement le problème.
Comme beaucoup de Cancers, Martel se méfie des explications trop simples. Les êtres humains veulent des réponses claires, des catégories rassurantes et des histoires qui ferment correctement. Martel préfère les questions qui demeurent ouvertes.
Il comprend que l’imagination n’est pas une fuite du réel. C’est parfois la seule façon de l’habiter.
Madame Irma aime les gens qui refusent de choisir entre le mystère et l’intelligence.
Élise Turcotte - 26 juin
Chez Élise Turcotte, le Cancer comprend que ce qui compte le plus se glisse dans le monde sans s’annoncer.
Dans Le bruit des choses vivantes, une mère élève sa fille, observe ce qui l’entoure et tente de donner un sens aux petits événements du quotidien. Il ne se passe presque rien. Il se passe tout.
Comme beaucoup de Cancers, Turcotte s’intéresse à ce qui relie les êtres humains plutôt qu’à ce qui les sépare. Les gestes minuscules, les inquiétudes discrètes, les liens fragiles qui se tissent entre les personnes occupent ici plus d’espace que les grandes déclarations.
Elle comprend que la vie se transforme souvent à voix basse.
Madame Irma ne dit rien. C’est rare.
India Desjardins - 5 juillet
Chez India Desjardins, le Cancer sait que les grandes douleurs arrivent à quatorze ans et qu’elles méritent d’être prises au sérieux.
Dans Le journal d’Aurélie Laflamme, une adolescente vient de perdre son père. Elle tient un journal. Elle cherche à se comprendre dans un monde qui ne s’explique pas encore, et qui ne s’expliquera peut-être jamais. Desjardins lui donne le droit de ressentir tout ça sans simplifier.
Quand elle écrit pour les adultes, BD, collectifs, chroniques, c’est encore le même territoire : le célibat, la fertilité, les petits naufrages du quotidien. Le Cancer ne change pas vraiment de sujet. Il creuse.
Comme beaucoup de Cancers, elle n’a jamais vraiment quitté cet endroit tendre et vif où l’on croit encore que les mots peuvent contenir ce qu’on éprouve.
Desjardins y croit encore. C’est pour ça qu’Aurélie existe.
Madame Irma reconnaît cette fidélité-là.
Madame Irma regarde ses notes.
Archive. Nourrit. Revient.
La vraie force du signe, c’est ça : la persévérance tranquille de ceux qui ont décidé, une fois pour toutes, que certaines choses valaient la peine.
Irma finit son café.
Il est froid. Elle le boit quand même.










