Neuf heures
En état d'urgence dans la lenteur
Hier, j’ai passé neuf heures les yeux sur mon téléphone.
Neuf heures à attendre les trois petits points qui annoncent une réponse. À lire. Relire. Écrire une phrase, l’effacer, en écrire une autre. À me demander ce qu’il fallait entendre derrière les mots, ce qu’il fallait laisser passer, ce qu’il fallait saisir. Si mes réponse étaient assez neutre, assez ouverte pour ne rien refermer.
Il était quinze heures quand mon fils m’a écrit que tout allait mal.
Encore.
C’est devenu une habitude depuis quelques semaines.
Sa parole disait les objets volés, une colocataire dont on ne veut plus, un téléphone, une tablette, plus d’argent, le manque, la nausée, la fatigue. Tout arrivait en même temps, dans ce désordre où chaque problème en cache un autre et où chercher lequel est la cause de quoi ne sert plus à grand-chose.
J’aurais pu dire : je te l’avais dit. Quatre mots que j’ai dû penser cent mille fois au cours des derniers mois. Et ça aurait été vrai, trop souvent. C’est probablement ce qui les rend si dangereux.
Alors je ne l’ai pas dit.
Je n’ai pas dit non plus : si tu avais fait ce qu’on avait prévu. Si tu avais suivi ton plan, pas le mien, le tien, ton projet. Si tu étais parti quand tu en avais les moyens. Si tu n’avais pas laissé entrer cette personne chez toi. Si. Si. Si.
À quoi auraient servi tous ces conditionnels devant quelqu’un qui me disait que sa tête ne suivait plus? À l’enfoncer et c’est vraiment pas ce que je voulais.
J’ai essayé autrement.
À chaque obstacle, j’ai tenté de voir s’il était réel ou s’il cachait la peur de faire le pas suivant. Tu ne peux pas partir à cause de tes affaires? On peut les entreposer. Le bail? On s’en occupera. Le logement après? On trouvera. Tu n’as pas les moyens de te rendre quelque part? Je paierai le transport.
Un à un, enlever ces obstacles.
Et attendre.
Et c’est là la partie la plus difficile : ne pas pousser lorsque j’avais envie de pousser. Garder l’ouverture disponible sans rien précipiter. Ne pas transformer sa détresse en argument. Ne pas lui faire honte. Ne pas laisser ma peur parler à ma place. Ne pas mettre mon espoir devant sa capacité d’agir.
Je ne suis ni psychologue, ni thérapeute, ni intervenante en toxicomanie. Je suis sa mère.
Et pendant neuf heures, j’ai eu terriblement conscience de mes manques, de mes limites et du pouvoir caché des mots.
Je ne sais pas quoi dire, quoi faire pour l’aider adéquatement.
À un moment, il a écrit quelque chose qui m’a glacée. Puis il a continué à parler. Je suis restée là. Nous avons parlé du manque, d’un repas qu’il ne voulait pas, de pommes de terre bouillies, de sa colocataire, de ce qu’elle pourrait voler s’il quittait l’appartement.
Il a énuméré son ordinateur, ses écrans, ses manettes de jeu.
Puis il m’a envoyé la photo d’un livre.
Un bel exemplaire du Seigneur des anneaux que je lui avais donné il y a très longtemps. Parmi tout ce qu’il craignait de perdre, il y avait ce livre. Je ne savais même pas qu’il l’avait encore.
Ça m’a émue plus que ce que j’ai admis.
La conversation a continué. Il y a même eu les Perséides (tape le mot dans Google) une dent de bébé trouvée sous un lit, une histoire de malédiction et une pizza froide. Pendant quelques minutes, nous avons ri.
Puis quelque chose a bougé.
Il a parlé d’une ressource qu’il connaissait. Il pouvait y aller. Il savait comment ça fonctionnait. Il préparerait quelques affaires. Là-bas, on pourrait l’orienter et surtout il serait accompagné pour traverser les pires heures du manque.
Il avait encore peur de quitter son appartement. Peur qu’on lui vole ce qui lui restait.
Mais il est parti.
À minuit, après neuf heures, mon téléphone s’est finalement tu après un Je t’aime tremblant d’espoir.
Je ne sais pas ce qui arrivera aujourd’hui. Je ne sais pas si cette ouverture durera, s’il acceptera d’aller plus loin, s’il reculera encore. J’ai appris à ne pas prendre une accalmie pour une victoire.
Je sais seulement qu’hier, pendant neuf heures, j’ai essayé de garder une porte ouverte sans le pousser à travers.
Et qu’au bout de la journée, il a fait quelques pas lui-même.




Oui, un pas à la fois… 🥺❤️🩹
Je suis content que tout ce soit arrangé. Je vous souhaite à vous et à votre fils une bonne continuation ☺️