Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, parfois un reflet, un objet : rien de spectaculaire, juste un point d’attention. C’est ma manière d’inviter à écrire, de tendre quelque chose vers le dehors et d’attendre ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens vers cette image. Je propose ma propre création et je partage les textes reçus, comme on rassemble les échos d’une même lumière.
Cette semaine ce sont ces escaliers qui ont retenu mon attention. Elles sont vraiment spéciales. Leur symétrie est parfaite et cruelle. Deux escaliers en colimaçon, miroirs l’un de l’autre, qui tournent en sens inverses. Le mur entre eux est immense, blanc, presque vide.
Une photo comme celle-là contient plusieurs histoires possibles. Elle propose une architecture, un temps, une tension. Elle laisse assez de vide pour que l’écriture s’y installe.
Ce que j’y ai vu:
En sens contraire
Il y avait deux escaliers. Ils montaient du même mur, tournaient dans des sens contraires, et finissaient quelque part au-delà et en-deça.
Marco les connaissait depuis toujours. Son voisin aussi.
Ils avaient grandi ensemble, adolescents dans la même ruelle, le même ennui, les mêmes mauvais coups. Ils portaient la même cicatrice au menton, tous deux tombés du même vélo, le même été, à deux jours d’intervalle.
Un soir, un homme attendait dans une voiture au bout de la ruelle. Luca connaissait l’homme. Il avait une enveloppe à faire passer, rien de compliqué, vingt minutes et c’était réglé. Il avait dit à Marco : c’est rien, c’est juste une fois. Marco avait regardé la voiture. Il avait noté l’immatriculation dans sa tête.
Le lendemain, Luca n’était plus là.
Nel mezzo del cammin di nostra vita. Dante aussi s’était retrouvé dans une forêt obscure, au milieu du chemin. Marco avait lu ça à vingt ans, dans un cours qu’il avait suivi par accident. Il avait retenu une seule phrase. Il la retournait souvent, comme un trente sous dans sa poche.
Vingt ans plus tard, ils arrivèrent au pied du mur le même matin, comme à un rendez-vous donné depuis longtemps.
Marco regarda son voisin.
Luca regarda Marco.
Il n’y avait rien à dire qui n’avait pas déjà été tu.
Marco posa le pied sur la première marche. Le métal était froid. Il monta sans se retourner. La rampe lui glissait dans la main comme quelque chose de vivant. Plus il montait, plus le mur en dessous de lui devenait abstrait, les graffitis effacés par la distance, la brique redevenant pierre, la pierre redevenant lumière.
Lì è la sua patria avait dit Virgile à propos du ciel. Marco ne savait plus si c’était exact. Mais il montait quand même.
Luca descendit.
Ce n’est pas qu’il n’avait pas le choix. Il aurait pu traverser rejoindre l’autre escalier, choisir l’autre côté. Mais l’escalier de gauche était le sien depuis toujours, et il avait toujours aimé descendre. C’est plus facile. C’est plus rapide. On n’a pas l’impression de renoncer à quoi que ce soit.
Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate.
Il n’avait pas lu Dante. Mais en descendant, au troisième tour de la spirale, quelque chose dans sa poitrine reconnut la phrase. Comme un écho venu de plus loin que la mémoire.
En bas, l’homme de la voiture l’attendait au prochain palier. Il avait toujours su où le trouver.
Luca continua quand même.
Ce fut au moment où Marco atteignit le dernier palier visible, là où l’escalier semblait se dissoudre dans le blanc du ciel, qu’il s’arrêta.
Il regarda vers le bas.
Luca était encore visible. Minuscule. Tournant dans l’ombre.
Marco pensa : ils avaient la même cicatrice au menton. Ils étaient tombés du même vélo, le même été, à deux jours d’intervalle.
Il n’y a pas d’explication à ça. Deux trajectoires qui partent du même point et n’arrivent nulle part au même endroit. Dante avait Virgile pour le guider. Marco n’avait que lui-même.
Il leva les yeux.
Il monta.
En bas, Luca tournait encore. À chaque palier il faisait plus sombre. La chaleur montait du bas, une haleine de feu et de sang.
Il pensa à Marco.
Il pensa : au moins, un de nous deux arrive quelque part.
Ce n’était pas tout à fait une consolation. Mais ça suffisait.
Il descendit encore.
Le mur resta là, entre eux deux. Blanc et indifférent. Les graffitis séchaient au soleil. La caméra ne filma rien. Le câble se balança une fois dans le vent, puis s’immobilisa.
Les deux escaliers tournèrent en sens inverses jusqu’à la fin.
Voici les textes de cette semaine, et encore cette fois, ils sont étonnants et très bien écrits !
Merci a vous pour votre participation!






