Marée haute, marée basse
(jour / soir / nuit, air / bois / ambre)
Je ne crois pas avoir jamais parlé de mon nez. Je l’aime bien pourtant : un peu fort, légèrement aquilin, mais très efficace. Mon odorat est extrêmement sensible. Je perçois les odeurs avec une justesse immédiate, souvent avant même de les identifier consciemment.
De là vient sans doute mon rapport très tranché aux parfums. Certains me sont nécessaires, presque vitaux. D’autres me provoquent une répugnance pénible. Les parfums sucrés, vanillés, lactés, ces odeurs de pâte à biscuit à vaporiser, me sont insupportables. Trop envahissantes, trop insistantes, trop proches.
Mon nez sait ce qu’il accepte, mais surtout ce qu’il refuse.
Il y a des parfums dont je ne sais plus me passer.
Le jour, j’ai besoin d’air. D’une présence qui n’insiste pas, qui passe sans s’imposer, qui accompagne sans s’accrocher. Une odeur qui circule, qui laisse de l’espace autour de moi, qui me permet d’être dans le monde sans m’alourdir. Une effluve claire, mobile, qui n’annonce rien et ne réclame rien. Être là, simplement, sans surcharge. Le jour, je porte Wood Sage & Sea Salt de Joe Malone, une cologne discrète, légere comme une bruine de bord de mer.
C’est peut-être pour cela que je me suis toujours reconnue dans certains personnages qui vivent au bord : bord de la mer, bord du langage, bord de leur propre vie. Des figures qui ont besoin d’espace, qui respirent mieux dans les lieux ouverts, qui n’aiment pas l’enfermement social et se tiennent légèrement en retrait du décor, sur le seuil. Une présence claire, non insistante, presque latérale.
La nuit, c’est un autre territoire. C’est l’Ambre Sultan de Serge Lutens qui m’accompagne vers le sommeil. Ce n’est pas un parfum social. En fait, je le dirais même «pas sortable». Il ne s’adresse à personne d’autre que moi, ne projette rien vers l’extérieur, il me ramène à mon centre. C’est une odeur chaude, résineuse, lente, une odeur de profondeur et de temps comprimé. Elle ne monte pas, elle descend. Elle n’éveille pas, elle enveloppe. Un feu bas, constant, qui ne flambe pas mais tient chaud. Une odeur un peu trop intense. Ce n’est pas un parfum de séduction, mais un parfum d’intimité. Il peut sembler érotique, provoquant, mais son érotisme est sans objet. Ce n’est pas le désir de l’autre.
C’est la sensation d’habiter pleinement mon corps.
L’ambre ne raconte pas d’histoire. Il ne séduit pas. Il contient, enveloppe. Il parle au corps, à cet endroit où les mots ne servent plus à grand-chose. Il dit qu’on peut s’alourdir, ralentir, se déposer. Il aide à fermer les portes tout doucement sur la nuit, à tirer la couverture sous le menton, à quitter le jour sans heurt. Avec lui, le corps comprend qu’il peut lâcher enfin, retrouver son animalité trop souvent oubliée.
Entre l’air du large et l’intime le plus fermé, il y a le seuil. Le temps du soir. Le parfum du bois chaud et du feu tranquille. Un sillage qui ne cherche pas à convaincre mais à habiter, à poser un corps dans l’espace, à dire que l’on est là sans se confondre avec l’environnement. Pour les sorties du soir, le Santal Blush de Tom Ford prendra donc place. Ni air, ni feu. Un bois qui a traversé la fumée, une odeur enveloppante mais présentable, séduisante.
Je ne cherche pas un parfum signature, une trace, une identité olfactive. Je cherche une justesse d’usage, un accord avec les moments. Un parfum pour l’espace, et un parfum pour le refuge. L’air du large, puis l’intime repli. Ces odeurs m’aident à baliser le temps, le jour, la nuit, à m’ouvrir au monde, puis à me refermer sur moi-même, le temps d’un repos bien mérité.
Ces choix olfactifs me font penser à Anne Desbaresdes, dans Moderato Cantabile. Une femme qui vit au bord, bord de mer, bord de vie. Elle a besoin d’espace, respire mieux dans les lieux ouverts, n’aime pas l’enfermement social et se tient légèrement en retrait du décor. Sa présence est latérale, jamais démonstrative.
Elle connaît pourtant le feu. Il y a ce baiser, bref, suspendu, sans promesse, où quelque chose affleure, puis se retire aussitôt. La passion n’y prend pas corps. Elle est touchée, puis tenue à distance. Ce moment ne fonde rien, n’ouvre rien. Il marque un seuil.
Anne Desbaresdes n’est pas une femme qui s’abandonne. C’est une femme qui s’approche, et qui revient ensuite à elle-même, cette elle-même qu’elle accepte enfin de laisser vivre. Qui reconnaît l’intensité, mais n’y demeure pas. Qui garde l’essentiel hors champ. Elle ne livre pas son feu, elle le porte..





Oh, vive l'ambre ! J'ai ajouté cette odeur à ma palette ces dernières années. Y trônait presqu'exclusivement le patchouli. J'adore ta façon d'écrire sur ce thème !
Je comprends !
Moi c'est les fruités, spécialement un. Je l'avais porté pour la première fois quand j'étais malade et depuis je peux plus le sentir.
Idem pour certains que j'ai testé en début de grossesse, trop poudrés trop cuirés je ne peux plus.