Mangrove
Le prompt de lundi
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Mangrove
L’agent de voyage avait promis du blanc et du bleu de carte postale. La réalité gueulait plus fort. À neuf heures, l’air sentait déjà la crème solaire à la noix de coco.
Autour de la piscine, les margaritas se buvaient en double, les monokinis s’étalaient au soleil, et les animateurs tentaient de convaincre une poignée de corps rougis de venir danser la macarena.
Le resort avalait presque toute l’île. D’un côté, la mer. De l’autre, la mangrove. Entre les deux, la piscine, les bars, les boutiques, une plage où les mêmes corps faisaient la navette entre la chaise longue et l’eau.
Après deux jours, j’ai loué un kayak.
La musique a disparu la première. Elle me suivait encore un peu, comme les basses qu’on entend après avoir quitté un bar. Puis il n’y eut plus que la pagaie entrant dans l’eau et les gouttes retombant sur le pont.
L’eau a changé de couleur. Les palétuviers marchaient les pieds dans la mer. Des crabes ont filé de côté avant de s’enfoncer dans leurs trous, un héron a décollé sans se presser. Plus loin, un pélican est tombé du ciel comme une pierre et reparu avec un poisson encore vivant dans le bec.
Je pagayais sans me presser. Personne ne me demandait si j’allais bien, si je voulais un verre ou si je jouerais au volleyball. Je n’avais rien d’autre à faire que de regarder.
Une falaise. Une ombre que j’ai prise pour une fissure. Une bouche.
J’ai cessé de pagayer. Le kayak a continué seul, jusqu’à frôler la roche.
Je suis restée sans bouger. Rien de particulier à cette ouverture. La côte en cachait sans doute des dizaines. Celle-ci avait attiré mon regard. J’ai glissé la pagaie sous les tendeurs, puis je me suis laissé glisser dans l’eau tiède.
Au fond, du sable clair coupé de roche où s’accrochaient des oursins. J’ai tiré le kayak jusqu’à un replat, loin des vagues.
L’ouverture était plus haute que je ne l’avais cru. À peine plus large que mes épaules. J’ai tourné le corps pour passer.
La lumière a changé de camp.
L’air, plus frais, chargé de sel et de pierre mouillée. Chaque vague entrait en grondant, ressortait en chuchotant.
J’avançais. Le sol devenait roche polie, puis cuvette où s’agitaient des crevettes transparentes, des poissons gros comme un doigt. Des coquillages incrustés dans les parois. Certains entiers. D’autres, une simple empreinte blanche. Même le plafond en portait.
Je suis revenue vers l’ouverture. L’eau m’arrivait aux genoux. Je n’y ai d’abord pas prêté attention. Les vagues entraient plus loin qu’à l’aller, voilà tout. J’ai attendu qu’elles se retirent avant d’avancer et la suivante est entrée jusqu’à moi, m’a repoussée d’un pas. J’ai souri malgré moi. J’avais simplement choisi le mauvais moment. J’ai recommencé. Même résultat.
Je me suis arrêtée.
J’ai attendu encore. Cette fois, deux pas puis la vague suivante m’a reprise. Je me suis appuyée contre la paroi pour reprendre mon souffle. L’eau m’arrivait maintenant jusqu’à la ceinture. Je ne l’avais même pas vue gagner tout ce terrain. Le grondement ne cessait plus. Chaque vague avançait un peu plus loin que la précédente.
Je me suis approchée à nouveau. Le ressac m’a laissé croire qu’il me céderait le passage. La vague suivante m’a frappée en pleine poitrine. J’ai perdu pied un instant avant de retrouver l’équilibre contre la roche.
L’eau m’arrivait maintenant sous les bras.
J’ai regardé les vagues.
J’ai commencé à compter.
Une.
Deux.
Trois.
À chaque retrait, le courant faiblissait une poignée de secondes avant que la vague suivante n’envahisse de nouveau la grotte.
À la quatrième, je me suis lancée. Genoux pliés, courbée sous la roche. J’ai nagé plus que marché, portée par le ressac qui se retirait juste à temps. L’arête m’a raclé l’épaule. Je ne me suis pas arrêtée.
Ressortie, dans le jour presque trop vif, mains griffées, souffle court. L’épaule sanglante.
Le kayak tirait sur son amarre, indifférent à tout ça. J’ai nagé jusqu’à lui, m’y suis accrochée un moment sans monter, juste pour sentir quelque chose de stable sous mes mains.
Une heure plus tard, un mojito à la main, je dansais la macarena.




