Ma vérité?
I'm a stubborn lil piece of shit, ça vous étonne?
Ma vérité profonde, La Clairière, c’est que je suis une stubborn lil piece of shit… oui, oui!
Et ce fait tient dans quelque chose de très simple, et pourtant très coûteux : je crois que tout s’apprend. Ah, le lien ne vient pas aisément…mais il est bien là!
Je ne crois pas aux révélations, aux dons tombés du ciel, à la facilité innée. Ma vérité tient dans le temps et la répétition, dans le retour obstiné sur le même nœud, jusqu’à ce que ça cède, jusqu’à ce que ça semble aller de soi. Jusqu’à ce que l’effort pour se faire ne ressemble plus qu’à une facilité d’exécution, un tango maîtrisée entre la matière et soi, à l’eau qui coule de source... de là la stubborn lil piece of shit…ou, plus poliment, la mâchoire du pitbull qui ne lâche pas l’os!
Cela ne veut pas dire que tout se vaut. Je me sens plus à l’aise dans certains lieux, et ce sont eux que je choisis d’approfondir. J’écris parce que l’écriture m’est plus accessible que le piano comme on choisit où poser le pied en montagne afin de ne pas chuter. Ce n’est pas un don, encore moins une grâce : c’est une affinité, un point d’entrée. Le travail commence après.
À la lecture pourtant, mes textes peuvent donner une impression de légèreté, d’improvisation. Les idées circulent, les registres se déplacent, les phrases passent sans s’installer. Il y a quelque chose de mobile, parfois presque désinvolte. Une allure de feu follet. On pourrait croire que ça vient d’une aisance naturelle, d’une intuition rapide, d’un rapport facile à l’écriture.
Ce qu’on ne voit pas, c’est ce qui précède.
J’ai appris la dentelle à l’aiguille. Pas le tricot mémère apaisant qu’on peut faire les yeux fermés, en jasant ou regardant Stranger things, ni celui de la pensée flottante dans une chaise berçante, mais la dentelle exigeante, celle qui impose de compter chaque maille, de recompter sans cesse, de suivre un motif qui ne pardonne aucun à peu près. Avant de réussir, j’ai défait mon travail un nombre de fois déraisonnablement incroyable. Mille fois au moins, et ce n’est pas une image, il y a des témoins. Compter, recompter, arriver à la fin du rang, constater que le motif ne s’enligne pas, défaire. Reprendre. Encore. Ce n’était ni de la patience ni de la détente. C’était de l’entêtement pur, nourri par l’idée que le geste finirait, un jour, par comprendre et produire ce qu’on attendait de lui
J’ai appris l’aquarelle de la même manière. En entrant dedans de travers. Je la traitais comme la peinture à l’huile : grands aplats de pigments, peu d’eau, volonté de contrôler la matière. Elle résistait. Tout devenait lourd, opaque, sans vie. Il a fallu désapprendre, puis apprendre autrement. Comprendre l’eau, la dilution, le moment précis où il faut s’arrêter. Accepter que le contrôle passe par le retrait. Produire quelque chose de simplement acceptable m’a pris du temps, et je suis encore loin de maîtriser la bête, mais je suis têtue et l’amélioration vient par cet entêtement, par la pratique constante.
Il y a eu aussi l’éducation de mon berger, hyper réactif à ses débuts. Un chien difficile, imprévisible, parfois terrifiant par sa force et son impulsivité. Il m’a traîné, à genoux sur l’asphalte, dans l’espoir d’aller sniffer le derrière d’un petit caniche à sa môman, sur le trottoir opposé d’un boulevard achanlandé. J’ai voulu mourir… mai j’ai persisté. La répétition sans fin des mêmes exercices, les retours en arrière, les échecs, les découragements, j’ai tout vécu. Beaucoup auraient remis la bête à l’éleveur à ma place. J’ai hésité. J’ai eu peur. J’ai pleuré.Mais je me suis accrochée. Jour après jour, geste après geste, correction après correction. J’avais décidé dès le jour Un que cet animal serait MON chien, et j’ai tenu ma promesse. Aujourd’hui, j’ai un excellent grolou et ça n’a rien de miraculeux. C’est juste du travail, du temps, et la décision de ne pas lâcher.
L’écriture n’échappe pas à cet entêtement. J’ai appris phrase par phrase, par reprises, par effacements constants. En revenant toujours aux endroits faibles. En supprimant ce qui semblait vivant mais sonnait faux. En réécrivant une même idée jusqu’à ce qu’elle cesse de résister. Rien ne vient d’un coup. Rien n’est donné sans travail. J’ai beaucoup lu, beaucoup écrit et j’apprends toujours malgré soixante ans de pratique.
Ce que ces apprentissages ont en commun, c’est le même mouvement : revenir là où ça ne fonctionne pas encore. Reprendre ce qui échappe. Accepter de défaire pour pouvoir refaire. Supporter l’impression de piétiner, parfois longtemps, sans garantie de résultat. Continuer quand même.
Je crois que tout s’apprend parce que je l’ai éprouvé dans mon corps, dans mes mains, dans l’agacement et la fatigue. J’ai vu un geste incompréhensible devenir, à force de reprises, un mouvement naturel. Pas magique, pas gratuit, ni un don de ma marraine fée. Naturel parce qu’il a trouvé son terrain, son rythme, sa nécessité.
Ma vérité tient en un mot : recommencer.
Revenir.
Défaire.
Refaire.
Encore.
Jusqu’à ce qu’un jour, sans éclat, sans révélation, la résistance cède et qu’apparaisse enfin un ouvrage abouti ou du moins, satisfaisant.
Et c’est pareil pour un massage : le nœud dans l’omoplate, il faut le travailler pour qu’il cède.




