L’innocence d'un regard
Et ce qu'il recouvre
Il était une fois des phrases gentilles. Des phrases qui arrivent avec leur vernis d’ouverture, leur enthousiasme poli, leur curiosité bien intentionnée. « Que c’est joli, toutes ces expressions québécoises. » Rien d’agressif, rien de frontal et pourtant, quelque chose accroche dans le ton, dans la position depuis laquelle ça parle. Et ça me rend mal à l’aise.
Car cette phrase ne dit pas seulement j’aime. Elle dit : je regarde. Elle installe une distance. Elle transforme une langue en objet, en collection de particularités qu’on isole et commente. Le québécois devient une série d’« expressions », comme si ce qui se jouait là n’était pas une langue entière, mais une variation autour d’un centre implicite.
On ne dit pas d’une langue étrangère qu’elle a de jolies expressions. On ne trouve pas pittoresque qu’un Espagnol dise cómo está usted ou qu’un Anglais dise how do you do. Ces phrases ne se comparent pas. Elles appartiennent à un autre système. L’émerveillement devant les « expressions québécoises » dit autre chose : vous parlez comme nous, mais autrement. C’est ce présupposé qui fait tout le poids de la phrase.
Ce centre ne se nomme jamais, parce qu’il va de soi pour ceux qui l’occupe. Le français de France a bien ses hiérarchies internes : l’accent marseillais, le ch’ti, le berrichon se font corriger, imiter, parfois moquer. Mais ce regard reste pris dans la langue elle-même. Il ne transforme pas ceux qui parlent en curiosités.
Mais ici, on ne parle pas depuis le même endroit.
La langue est saisie depuis un point qui se croit commun, et qui, sans le dire, devient mesure. Ce qu’il produit, c’est une mise à distance.
C’est là que le ton bascule. Dans ce léger surplomb qui transforme l’intérêt en classement. Une manière douce de remettre chacun à sa place. Ce n’est pas spectaculaire. C’est une violence installée, au sens où Pierre Bourdieu parlait de violence symbolique : une hiérarchie qui passe parce qu’elle a l’air naturelle.
« J’adore vos expressions » fonctionne comme « elle est bien pour son âge » ou « il parle étonnamment bien pour un… ». Bien pour qui ? Selon quelle norme ? Depuis quel point de vue ? Ce sont des compliments qui évaluent sans le dire.
Ce réflexe a une histoire. On peut l’appeler par son nom : le colonialisme. Ni forcément brutal, ni toujours conscient, mais actif dans les manières de dire, dans les intonations, dans ce regard qui classe sans se reconnaître comme tel. Un centre qui se pense universel, et qui continue de produire de la périphérie.
Face à cela, la langue québécoise ne s’est pas contentée d’exister. Elle s’est imposée. Quand Michel Tremblay 1écrit dans la langue parlée, il ne collecte pas des expressions : il déplace la légitimité.
LÉOPOLD. Y reste-tu du beurre de peanuts?
MARIE-LOUISE. Oui.
MARIE-LOUISE. Euh… c’est-à-dire que j’en ai acheté un pot neuf… L’autre était vide…
LÉOPOLD. Ben… sors-lé…
MARIE-LOUISE. Y restait pu de smoothy, Léopold, ça fait que…
LÉOPOLD (donne un coup de poing sur la table). T’as encore acheté du crunchy!
Quand Gérald Godin publie Les Cantouques et choisit le joual comme langue poétique, ce n’est pas pour colorer le français, mais pour refuser de disparaître dans une norme qui n’était pas la sienne.
Cantouque des hypothéqués
Les crottés les Ti-Cul
les tarlas les Ti-Casse
ceux qui prennent une patate
avec un coke
les cibouettes les Ti-Pit
les cassés les timides
les livreurs en bicycle
des épiciers licenciés
les Ti-Noir les cassos
les feluettes les gros-gras
ceux qui se cognent sur les doigts
avec le marteau du boss
les Jos Connaissant
les farme-ta-gueule
ceux qui laissent leurs poumons
dans les moulins de coton
toutes les vies du jour le jour
tous les coincés
des paiements à rencontrer
les hypothéqués
à perpétuité
la gang de christs
qui se plaint jamais
les derniers payés
les premiers congédiés
ils n’ont pas de couteau
entre les dents
mais un billet d’autobus
mes frères mes frères
sur l’erre d’aller
l’erre de tomber
l’erre de périr
dans les matins clairs du lundi
ils continuent mais sur l’élan
les pelleteux les neuf à cinq
les pères de famille sans enfants
WANTED RECHERCHÉ
pour cause d’agonie
pour drôle de pays
Ils sont de l’époque où la patrie
c’était un journal
C’est ici que la question de la perspective devient décisive. Ce qui se présente comme neutre est toujours situé. Il n’y a pas de centre naturel, seulement des points de vue qui s’ignorent comme tels. À partir du moment où l’on oublie cela, un centre se reconstitue, et tout le reste devient variation.
Cela déborde la langue. Ce n’est jamais le mot en soi qui fait le poids. C’est la position.
Alors non, ce n’est pas anodin. Parce que ce regard continue de produire de la distance là où il pourrait y avoir simplement des voix.
Sur une planète ronde, il n’y a pas de centre. Seulement des gens qui s’y installent.
Et une langue n’est pas une curiosité. C’est une manière d’exister.
Extrait de À toi pour toujours, ta Marilou, 1971.



