L’Œil de Nuit
Le premier seuil
Il y a plusieurs années, un atelier d’écriture proposait de créer à partir d’une boule de cristal. J’en ai tiré deux récits. Aucun des deux n’a trouvé sa suite.
Ces jours-ci, faute de temps pour entreprendre un nouveau projet, je les ai relus. Une idée s’est alors imposée : ne plus les considérer comme deux récits inachevés, mais comme les fragments d’un même ensemble.
J’ai repris ces textes pour en faire le point de départ d’un nouveau récit.
Je ne sais pas où cette idée me mènera et je ne promets aucune suite. J’avais simplement envie de voir ce qui se passerait si deux textes écrits à plusieurs années d’intervalle se révélaient n’en former qu’un seul.
Je vous laisse franchir ce premier seuil avec moi.
La porte de la salle d’interrogatoire claqua si fort qu’Aline sursauta. Ses épaules se crispèrent avant même que l’inspecteur Beaudry n’ouvre la bouche.
— Ok Aline, arrête le braillage, on recommence depuis le début.
Il saisit la chaise par le dossier, la retourna, s’assit, déposa sa tasse de Mocha Starbucks double crème fouettée sur la table.
— Pourquoi… pourquoi, Inspecteur? Je vous ai… j’ai déjà tout dit, la boule de cristal, pourquoi elle était chez moi, j’ai répondu à tout ça, à tout, pendant des heures, pis là vous voulez recommencer? J’en peux plus. J’ai-tu pas droit à un avocat, moi, à un moment donné?
— Lâche-moi avec l’avocat, on s’occupera de ça dans le temps comme dans le temps. Pour le moment t’es pas accusée, t’es juste une personne d’intérêt. C’était quoi ta relation avec Mme D’Anjou?
— Ma relation… ben, j’étais cliente. De sa boutique. Je la connaissais pas, on s’est jamais vraiment parlé, pis de toute façon elle avait tout le temps l’air bête.
— Tu dis cliente, mais des témoins nous assurent que tu rentrais jamais dans la boutique. Tu passais tous les matins depuis deux semaines, le nez collé sur la vitrine, pis tu repartais deux minutes après. C’était quoi, ton petit jeu? Tu l’espionnais? T’attendais ton moment? Pis le jour où on la trouve assassinée, comme par hasard, toi tu sors en courant avec un objet contre ta poitrine, un objet qui pourrait ben être ce qui a servi à la tuer. Ça, tu m’expliques ça comment?
Aline triturait la manche de son chandail, étirée jusqu’au bout de ses doigts. Elle avait le nez rouge, les yeux presque fermés d’avoir trop pleuré. Son regard n’arrivait à se poser nulle part, ni sur la table, ni sur ses mains, encore moins sur Beaudry.
— Parce que… parce que ce matin-là, elle était pus là. Dans la vitrine. Je l’ai vue tous les matins, cette boule-là, je la regardais, je la voulais tellement. J’avais demandé à Mme D’Anjou son prix, la première semaine, pis elle me l’avait dit. C’était cher pis moi j’avais pas les moyens, pas tout de suite. J’ai commencé à mettre des sous de côté, chaque jour, en me disant que dans un mois j’aurais assez. Ça faisait deux semaines que j’économisais quand, ce matin-là, pus rien. La vitrine, un vide à la place de l’Oeil de Nuit. J’ai pensé que quelqu’un d’autre l’avait achetée avant moi, quelqu’un qui avait plus d’argent que moi. La porte était entrouverte. Je l’ai vue, juste là. Sur le plancher. Toute lumineuse, avec des… avec des taches, des taches sombres partout dessus, pis j’ai… j’ai pas réfléchi, je l’ai ramassée, ma boule de cristal, pis je suis partie. Vite. Le plus vite que j’ai pu.
— Et la vendeuse? Tu l’as vue, elle?
Aline se figea. Sa bouche resta entrouverte une seconde de trop.
— La vendeuse…
Elle secoua la tête, lentement, comme si le geste cherchait la réponse à sa place.
— Je… je’l sais pus.
Beaudry se pencha vers elle, les avant-bras sur la table, sa tasse de Mocha poussée de côté.
— Ok. On va reprendre ça autrement. Ta boule de cristal, l’Œil de Nuit, celle que t’as soi-disant ramassée pis sortie de la boutique en courant, celle qui pourrait ben être notre arme du crime, elle est où, là, right now?
— Ben… chez moi. Sur ma table de chevet. Je l’ai posée là en rentrant, pis je…
— Non.
— Quoi, non?
— On a fouillé chez toi de fond en comble, Aline. Ta table de chevet, ta chambre, ton appartement au complet. Ya pas de boule de cristal chez toi. Ya rien qui ressemble, de proche ou de loin, à l’Œil de Nuit.
Aline ne bougeait plus. Ses mains, qui n’avaient pas arrêté de triturer sa manche depuis le début, restèrent soudain figées sur la table.
— Ben là… c’est pas possible. C’est pas… J’la sens encore. Je vous jure, inspecteur, j’la sens encore dans mes mains, le poids, le froid, tout ça. Comment ça se fait que…
Elle s’arrêta. Son regard glissa vers ses propres paumes, ouvertes devant elle sur la table, comme si elle s’attendait presque à voir l’objet y réapparaître.
— Vous me croyez pas, hein? Vous pensez que je l’ai cachée, que je l’ai vendue, que je sais pas trop quoi. Mais moi je vous dis, elle était là. Elle était réelle.
— J’ai jamais dit qu’elle était pas réelle, Aline. J’ai dit qu’on l’a pas trouvée. C’est pas pareil.
Il prit une gorgée de son Mocha, refroidi depuis longtemps, sans quitter Aline des yeux.
— Ta version, c’est que tu cours de la boutique jusque chez toi, dix minutes à pied, en plein jour, sur la rue Principale, avec une boule de cristal grosse de même contre ta poitrine. Ya trois témoins qui t’ont vue partir de la boutique en courant. Ya personne qui t’a vue arriver chez toi avec quoi que ce soit dans les mains.
— C’est pas vrai…
— Tu dis que t’es rentrée chez toi, que tu l’as posée sur ta table de chevet. Sauf que ta voisine, madame Trudel, celle du dessous, elle dit t’avoir vue arriver, pis elle dit que t’avais les mains vides. Vides, Aline.
Le silence qui suivit s’étira longtemps. Aline avait cessé de pleurer. Elle fixait un point sur la table, quelque part entre elle et Beaudry, comme si elle cherchait à se souvenir de quelque chose qui refusait de se laisser saisir.
— Mais… je l’ai posée sur ma table de chevet. Je m’en souviens. Je me revois le faire. Je l’entends même encore cogner contre le bois de la table de chevet, tellement elle était lourde. Mon Dieu qu’elle était lourde. Comment ça se peut que je me souvienne de ça si c’est jamais arrivé?
— C’est justement ça que j’aimerais que tu m’expliques.
Elle secoua la tête, lentement, les yeux dans le vague.
— J’me rappelle du poids dans mes bras en courant. J’me rappelle la porte de mon appartement, j’me rappelle l’avoir posée. Ça, c’est clair, net, comme si c’était hier. Mais si madame Trudel m’a vue arriver les mains vides…
Elle s’arrêta, incapable de finir sa phrase.
— Ça se peut pas, les deux en même temps.
Beaudry la regarda un long moment, silencieux, comme s’il soupesait quelque chose qu’il n’était pas prêt à dire tout haut.
— Ok, Aline. On va faire une pause.
Il sortit. La porte claqua derrière lui, sèche, brutale.
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Une porte claqua quelque part derrière moi. Je m’avançais jusqu’aux boutiques, au bout de la rue. Lorsque je la vis dans la vitrine de l’antiquaire, mon cœur bondit dans ma poitrine. La vitrine n’était qu’une succession de petits carreaux de verre verdâtre, sertis de plomb. Les reflets s’y brisaient en fragments irréguliers, si bien que la sphère semblait changer de place au moindre mouvement. Il me sembla incroyable que ce minéral d’une valeur inestimable se trouvât enfin devant mes yeux. Derrière les carreaux épais, semés de bulles et d’ondulations, la sphère semblait animée d’un souffle imperceptible. Était-ce le verre qui trompait mon regard ou l’objet lui-même?
Maître Archibald avait toujours douté de la réussite de mon expédition en Terre d’Ailleurs. Il se méfiait des élucubrations du marin ivre aux portes du port de l’Est. Ce vieil édenté radotait sans fin au sujet d’une petite planète sans orbite, aux pouvoirs infinis, qui serait apparue dans une vitrine sordide de l’Entremonde. Il l’appelait l’Œil de Nuit. Et voilà que je me trouvai devant cette sphère fascinante après un éprouvant voyage de plusieurs lunes sur la mer d’Avant.
La contempler suffisait à faire naître un profond malaise. Sa rondeur parfaite, sa transparence de lac tranquille où le monde semblait se refléter à l’envers, tout en elle inspirait une méfiance instinctive. Cet objet n’était pas de ce monde. L’espace d’un instant, je crus voir, tapies sous sa surface limpide, des ombres remonter avant de s’évanouir aussitôt dans sa transparence. Était-ce encore un jeu des reflets? Je n’aurais su le dire.
Je me devais de l’acquérir afin de la ramener à Maître Archibald dans les plus brefs délais.
Souhaitons que ce marchand ne fût pas trop gourmand, ma bourse n’étant plus vraiment garnie. Je tâtai le gousset de cuir souple caché dans les replis de mon pourpoint… Bien maigre, en effet, après un si long voyage semé d’imprévus. Peut-être devrais-je user de ruse pour mettre la main sur cette sphère.
Une ombre se profila sur les carreaux de la vitrine, assombrissant les reflets de la rue. Je la reconnus immédiatement à la plume d’or qui se reflétait dans l’astre miniature.
Makumba.
Il disparut aussitôt dans une ruelle latérale, ce qui me laissa perplexe. S’esquiver ainsi sans confrontation n’était pas dans son caractère. Il y avait anguille sous roche. Je décidai de ne pas m’attarder plus longtemps et remis au lendemain ma rencontre avec le tenancier des lieux.




