Ligne de souffle
Ailleurs intérieur
Il y a des espaces où je n’entre pas. Ou plutôt : des lieux où je préfère ne pas m’attarder.
Des endroits, qui ne figurent sur aucune carte, où la parole devient trop brillante, trop sûre d’elle, trop grimée pour rester authentique. Ces voix de sirène qui attirent de loin, mais qui suffoquent ceux qui s’en approchent.
Je sens parfois une main qui tire un peu trop fort sur mon regard, qui émet un désir de présence pompant tout l’air autour. Un besoin de spotlight qui n’admet pas vraiment d’ombre, surtout pas celle produite par l’entourage. Une volonté d’être au centre, coûte que coûte, quitte à tout jeter en bas de la scène, dans un mouvement très maîtrisé, dans un cri de conquête.
Je ne joue pas à écrire. Je ne saurais pas comment faire.
Écrire, c’est donner une forme à la pensée.
C’est travailler son propre réel, le plier doucement pour qu’il trouve un passage dans la pensée des autres.
Je reconnais cette attitude qui glisse doucement du partage vers la prise, du “viens” vers “donne”, de l’intime vers le spectacle.
Je reconnais aussi ces liens qui ne reposent sur rien de solide, et ces élans qui attendent plus qu’ils n’offrent.
Je ne juge pas.
Je m’écarte.
J’essaie de trouver cet endroit où l’on tient sa place sans prendre celle de personne. J’ai besoin de gestes qui se donnent sans réclamer, de voix qui laissent de l’espace aux bruits ambiants, des présences qui savent s’arrêter là où l’autre commence et qui comprennent que ce que nous construisons ici ou ailleurs, textes, échos, pensées, relève d’un geste partagé.
J’ai besoin de cette distance qui protège.
De cet espace où l’on peut être proche sans être happé.
C’est là où j’écris, dans un interstice tranquille où rien ne s’arrache, où rien ne se monnaie, où chacun apporte sa part modeste, et où l’on peut entendre, enfin, quelque chose.
De toi, de moi, des autres.



Ce texte a beaucoup en commun avec ce que j'ai lu aujourd'hui dans LQ sur Martine Delvaux. Prends-le comme un compliment.