L'étreinte
Est-ce que l'hiver est fini?
Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, parfois un reflet : rien de spectaculaire, juste un point d’attention. C’est ma manière d’inviter à écrire, de tendre quelque chose vers le dehors et d’attendre ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens vers cette image. Je propose ma propre création et je partage les textes reçus, comme on rassemble les échos d’une même lumière.
Cette semaine, la photo portait le froid et deux corps immobiles. J’y ai vu le dégel, la poussée du vivant sous la pierre, ce mouvement qui recommence même quand rien ne bouge.
Suzy Wong nous propose un calin spécial
Aamrii nous offre une ligne minimaliste exquise
Et on peut ajouter d’autres textes, si d’autres joueurs se manifestent.
Voici le mien:
Deux enfants figés sur le seuil d’un rêve. Le plus grand serre le plus petit contre son flanc, un bras autour du torse, l’autre enfoui comme une racine sous l’aisselle. Le plus jeune, lui, penche vers l’avant. Cherche-t-il à fuir cette étreinte trop insistante ou simplement à poursuivre un mouvement que l’hiver a retenu? La bouche du petit, ouverte à peine, suspendue entre un cri et un rire inaudible. Dans le silence de la pierre, un battement se devine, ténu, obstiné, le pouls de quelque chose qui vit là, sous le froid.
La neige est venue sceller leur sommeil. Elle tombe, sédimente, efface les épaules, gomme les bras, adoucit les angles. Elle fait taire le monde, couche après couche. Les corps se fondent, deviennent une seule masse blanche, compacte, presque sans mémoire. Le froid veille. La pierre se replie dans son immobilité première, ce lieu où le temps n’a plus d’âge.
Puis, lentement, l’eau reprend ses droits. La neige se crevasse, glisse par plaques, dévoile des fragments. Une joue, un bras, la courbe du dos. Et dans cette apparition, quelque chose insiste : l’inclinaison du plus petit, ce geste qu’on croyait apaisé. Ce n’est pas une lutte, ni un élan brusque, mais la pression tranquille d’une tige sous la terre. Une force qui ne nomme pas son désir, mais pousse parce que rien d’autre n’est possible.
Arrête-toi un instant. La lumière rase la pierre, froide encore, mais traversée d’une clarté neuve. Regarde : les deux corps semblent bouger, imperceptiblement. L’espace entre eux se modifie, comme une respiration partagée. Le petit avance. À peine. Mais assez pour que l’élan soit perceptible, un murmure à l’intérieur de la matière.
Le grand ne retient pas. Il porte. Son bras, plutôt qu’une barrière, devient contour, tuteur. Ce geste d’attente donne au mouvement la durée nécessaire pour ne pas se briser. C’est la retenue avant la floraison, le frémissement avant la forme.
Dehors, les cloches répondent à la lumière. On parle de pierre roulée, de tombeau vide, de corps relevé. Mais ce n’est pas là que tes pensées te mènent. Ta vision déborde le mythe : une résurrection sans promesse, un soulèvement muet, secret du minéral. C’est ce que fait la matière, chaque année, quand le froid consent à s’effacer.
Les jours suivants, la neige achève son retrait. Le mouvement redevient invisible. Il n’est pas absent, seulement rentré dans la pierre. Au printemps, la statue se tient là, immobile, offerte au regard.
Mais maintenant, tu sais. Rien n’est figé.
Tu reviendras l’année prochaine. Elle sera là, dans la lumière, dans l’insistance. Et le petit penchera encore vers l’avant, comme si c’était la première fois.




Belle idée d'invitation à l'écriture. Tu vas faire un atelier ?