Nous sommes samedi!
Il est donc temps de découvrir les textes issus de cet atelier d’écriture spontané.
Cette photo contient une figure difficile à ignorer. Il est fascinant de voir les chemins très différents qu’ont empruntés les auteur·es pour l’aborder.
Voici mon texte, suivi des liens vers les créations de cette semaine.
Le dernier vers est connu d’avance
Il n’y a pas de trou de verdure ici.
Pas de rivière qui chante ni de montagne fière où accrocher la lumière du matin. Seulement un terrain vague en plein été, de l’herbe sèche couchée par endroits, quelques feuilles oubliées de l’automne précédent et un coton ouaté abandonné au milieu de tout ça. Dessus, un t-shirt imprimé, visage vers le ciel.
On pourrait presque croire que quelqu’un se repose là.
Les manches sont ouvertes de chaque côté du corps absent. Le col regarde le ciel, tout comme le regard en biais.
Mais les poèmes ne fonctionnent plus tout à fait comme avant.
Le visage est déjà connu avant même qu’on s’en approche.
Les yeux mi-clos. La bouche légèrement ouverte. Cette expression figée que des générations entières ont déjà vue sur des affiches, d’autres t-shirts, des pochettes de disques ou des murs de chambres d’adolescents.
Trente ans qu’il a ce visage. Trente ans de plus que son âge.
Trente ans qu’il est en représentation. Trente ans de plus que son âge.
Trente ans qu’on lui demande encore de jouer ce même rôle, plus longtemps que la durée de sa vie.
Le bandana l’encadre toujours des mêmes arabesques. Le visage s’est mis à voyager seul, imprimé sur du coton, du polyester et des mélanges lavables à la machine. Immuable, comme dans les souvenirs.
Dans certains poèmes, un homme dort dans l’herbe jusqu’au dernier vers.
Ici, le dernier vers est connu d’avance.
Il est déjà là, il précède le regard.
La mort, trop vite venue. La mort qui suit les guerres. Toutes. Même celles sans champ de bataille. Cette mort-là est sur les affiches depuis trois décennies. Elle passe à la télévision dans les documentaires anniversaires. Elle revient dans les listes de lecture, les algorithmes, les commémorations et les boutiques de souvenirs.
À force de rester visible, elle a fini par perdre le droit de surprendre.
Il n’y aura pas de petit trou rouge à découvrir au dernier moment. Les trous n’ont même pas à être visibles.
Seulement ce visage reproduit des millions de fois, survivant à l’homme avec l’obstination des logos et des marques déposées.
Ce qui repose dans ce champ, ce n’est pas un homme. Ce n’est même plus un souvenir.
C’est une révolte transformée en marchandise, vendue, portée, oubliée, donnée, puis abandonnée dans l’herbe comme n’importe quel vêtement trop usé pour continuer son voyage.
Le soldat de certains poèmes reste couché dans son vallon pour toujours. Il repose entre les pages de recueils bon ton, étudiés dans les écoles.
Les autres, ils finissent dans les sacs de dons, les friperies et les terrains vagues.
Lui entre tous, menait seul le combat de toute une communauté.
Aujourd’hui, ce combat s’est dispersé entre trop de mains pour qu’on les compte. Et toutes ces mains, ensemble ou séparées, n’arrivent pas à remplacer la force de frappe que lui seul possédait.
Et voici les textes proposés pour cette photo:
Cinq excellents textes, cinq regards très différents sur une même image.
Un immense merci à tous les participant·es d’avoir joué le jeu encore une fois cette semaine et à lundi!







