J’ai choisi, cette semaine, une valise qui contient un drôle de bagage. Un imprévu, comique ou tragique selon l’humeur, s’y est glissé.
J’ai demandé que faire avec ça? Raconte-moi… c’est arrivé quand? Tu partais ou t’arrivais? C’est à qui cette peluche? T’étais où? Quelle fut ta réaction?
Nous sommes samedi et, une fois de plus, vous avez répondu à l’appel avec générosité. J’ai reçu de beaux textes qui parlent de chats, de voyages, de rencontres inattendues, d’humour, de tendresse et parfois même d’un peu plus que cela.
Je vous présente d’abord mon propre texte… il est un peu long, je me suis laissé emporter… puis vous trouverez les liens vers les contributions des participants.
Chambre avec vue
Le traversier accosta dans un long gémissement. Debout sur le pont, les mains dans les poches, le voyageur observa le petit port qui se dessinait dans la lumière de fin d’après-midi. Une rangée de maisons colorées s’accrochait à la pente qui remontait depuis les quais. Plus loin, un phare blanc surveillait l’entrée de la baie. L’air sentait le sel, les algues séchées et le diesel des bateaux de pêche. Des goélands criaient au-dessus de l’eau sombre tandis que les amarres étaient lancées aux employés du quai.
Il attendit que tous débarquent avant de descendre à son tour. Sa petite valise roulante rebondissait sur les planches inégales du débarcadère tandis qu’il remontait la rue principale en direction de l’auberge où il avait réservé une chambre pour quelques jours.
La réceptionniste lui remit sa clé et lui indiqua l’escalier menant au deuxième étage. La chambre était simple, mais agréable. Une fenêtre donnait sur le port et sur les mâts qui oscillaient doucement au gré du vent. Il déposa sa valise au pied du lit, l’ouvrit pour sortir quelques vêtements propres, puis décida qu’une douche lui ferait du bien après la traversée.
L’eau chaude soulagea momentanément les douleurs qui s’étaient installées dans son corps depuis plusieurs mois. Lorsqu’il revint dans la chambre, une serviette passée autour de la taille, il s’arrêta net.
Un chat occupait sa valise.
Un gros tigré brun et gris profondément endormi au milieu de ses vêtements. Une de ses pattes reposait sur une chemise soigneusement pliée. Sa queue dépassait légèrement du rebord.
Le voyageur regarda la porte. Elle était fermée. Il tourna ensuite les yeux vers la fenêtre qui donnait sur le port. Elle l’était aussi.
L’animal entrouvrit un œil et l’observa avec ce calme souverain unique aux chats. Il ne semblait ni effrayé ni perdu. Au contraire, il avait l’air parfaitement chez lui. Après avoir évalué le nouvel arrivant, il referma lentement la paupière et reprit sa sieste.
Le voyageur s’approcha. Le chat occupait le centre exact de ses effets personnels comme s’il avait lui-même choisi ce qu’il convenait d’emporter pour le séjour.
— Je suppose que tu ne comptes pas partir de toi-même, murmura-t-il.
Le chat ne broncha pas.
Le voyageur aurait dû appeler la réception. Il aurait dû chercher le propriétaire de l’animal ou tenter de le faire descendre de la valise. Pourtant, il resta là un moment à le regarder dormir. Cette apparition absurde avait fissuré la grisaille qui l’accompagnait depuis longtemps.
Après s’être habillé, il quitta finalement la chambre. Le chat, qui semblait dormir profondément quelques minutes plus tôt, était déjà assis devant la porte lorsqu’il l’ouvrit. Il se leva aussitôt, précéda le voyageur et s’engagea dans l’escalier avec l’assurance tranquille d’un habitué des lieux.
Lorsqu’il rejoignit la rue, il retrouva l’animal un peu plus loin sur le trottoir. Le chat attendit qu’il approche avant de reprendre sa route.
La boulangerie embaumait le beurre chaud et le pain frais. Derrière le comptoir, une femme d’une soixantaine d’années leva la tête, aperçut le chat qui venait de se faufiler à l’intérieur, puis posa les yeux sur lui.
— Vous êtes arrivé aujourd’hui? Bienvenue chez nous!
Elle glissa un second chausson aux pommes dans son sac sans le lui facturer.
— Pour goûter.
Au café du port, le serveur lui réserva spontanément une table donnant sur la baie. Plus tard, un pêcheur interrompit son travail pour lui indiquer les plus beaux sentiers côtiers de la région. À la librairie, la propriétaire lui recommanda un roman qu’elle jugeait parfait pour les journées de brouillard.
Partout où il allait, les gens se montraient aimables. D’une manière discrète et attentive qui le surprenait sans qu’il sache vraiment pourquoi.
Le chat le précédait toujours.
Tantôt installé sur un muret de pierre, tantôt assis devant une vitrine ou couché au soleil près d’un quai, il semblait connaître son trajet avant lui. Lorsqu’il changeait de direction, l’animal réapparaissait un peu plus loin.
Les jours suivants s’écoulèrent avec une douceur inattendue.
Le voyageur marchait le long des quais, observait les bateaux rentrer à la tombée du jour et s’asseyait des heures devant la mer. Le chat était toujours là. La boulangère lui mettait de côté ses pâtisseries préférées. Le serveur lui gardait la table près de la fenêtre. Un pêcheur l’emmena voir les phoques sur une petite embarcation. La libraire lui prêta un de ses livres personnels qu’elle ne lui demanda jamais de rapporter.
Personne ne lui posait de questions ni ne cherchait à connaître les raisons de son voyage. Les habitants semblaient simplement heureux qu’il soit là et l’accueillaient avec une gentillesse discrète qui ne réclamait rien en retour. Le soir, lorsqu’il remontait dans sa chambre, le chat venait s’installer sur sa poitrine et son ronronnement l’accompagnait jusqu’au sommeil.
Le voyageur savait pourquoi il était venu dans ce port. Il était revenu une dernière fois vers un lieu qu’il avait aimé. Il ne connaissait ni le jour ni l’heure, mais il savait que le temps lui était compté. Étrangement, cette certitude l’effrayait de moins en moins. Entre la mer, la bonté tranquille des habitants et la présence fidèle du chat, il avait peu à peu cessé de lutter contre ce qu’il ne pouvait changer.
Un soir, après une promenade particulièrement belle sous la lumière dorée du couchant, il regagna sa chambre, ouvrit la fenêtre pour laisser entrer l’odeur du large et s’allongea sur le lit. Comme à son habitude, le chat vint s’installer sur sa poitrine. La vibration familière se répandit lentement dans la pièce tandis que le ciel s’assombrissait derrière les mâts des voiliers. Le voyageur ferma les yeux avec la sérénité de quelqu’un qui n’avait plus rien à craindre.
Le lendemain matin, lorsqu’il ne descendit pas déjeuner, la réceptionniste monta frapper à sa porte. Après plusieurs tentatives demeurées sans réponse, elle entra doucement dans la chambre. Le voyageur reposait paisiblement dans son lit. Le chat était toujours couché sur sa poitrine, immobile, comme s’il poursuivait encore sa veille. La femme demeura quelques instants sans bouger, puis s’approcha du lit et posa une main légère sur le dos de l’animal.
— Merci, murmura-t-elle.
Le chat leva les yeux vers elle, mais ne quitta pas sa place.
Durant les jours qui suivirent, plusieurs habitants pensèrent à l’homme arrivé quelques semaines plus tôt avec sa petite valise. Puis le chat disparut à son tour.
Quelques mois plus tard, alors que le traversier accostait sous un ciel gris perle, la boulangère l’aperçut au bout du quai. Assis bien droit face à la passerelle, il observait les passagers qui débarquaient avec leurs sacs, leurs valises et leurs préoccupations. La femme suivit son regard et sourit doucement. Quelqu’un, quelque part parmi les nouveaux arrivants, avait sans doute besoin d’un peu plus de temps, d’un peu plus de douceur ou d’un peu moins de solitude.
Le chat, lui, semblait l’avoir déjà reconnu.
Je vous invite maintenant à découvrir les textes des participants. Merci à tous ceux qui ont accepté de jouer le jeu et de suivre ce drôle de passager là où leur imagination souhaitait l’emmener.
Bon weekend !









Il y a du Murakami dans ce glissement poétique, rendu palpable par le fait brut dès les premières lignes : les bâtiments accrochés à la pente, le phare qui surveille, l'odeur de gazoil, les planches irrégulières. Ça donne une impression de réel qui donne à la suite du récit une impression d'incontestable. C'est du réalisme magique, littéralement.
Ton texte est émouvant. Ce chat qui accompagne les personnes seules qui ont besoin de douceur.✨💐