Les jours se suivent
(Confinement)
Ce texte a été écrit en 2021, en plein confinement, dans un état que ceux qui s’en souviennent reconnaîtront. Il a remporté un concours de nouvelles organisé dans le cadre du certificat en littérature, et a été publié dans le recueil collectif L’écriture au temps de la pandémie, aux éditions Jet Bleu.
Je le republie ici dans une version révisée. La fin originale me déplaisait. Je l’avais écrite faute de savoir comment finir, et ça se voyait. Celle-ci est meilleure. C’est tout ce que j’ai à dire.
Ce n’est pas un texte sur la pandémie. C’est un texte sur la solitude, le corps, le désir qui s’éteint et la réalité qui se dérobe. La pandémie n’est que le décor.
Les jours se suivent (Confinement)
Revenir à la vie. Ses yeux aux cils collés serrés refusent d’en fournir l’effort. À quoi bon les ouvrir encore? Après une nuit mouvementée, ponctuée de rêves mauvais à l’image de l’ambiance de l’époque, il serait si bon de se couler dans une perte de conscience éternelle. Pourquoi la nuit ne se charge-t-elle pas de sceller ses paupières à jamais, sans douleur, sans question? Les draps rêches, humides de mauvaise sueur, tachés d’humeurs organiques inidentifiables, collent à sa peau tels des linceuls oubliés dans un caveau trop humide. Se déplier, s’extirper d’eux est une dure bataille récurrente, chronicité calquée du cycle circadien d’usage depuis l’enfance, à chaque matin, sans faute.
Prière muette (pour une fois mon Dieu) d’en rester prisonnier, de ne pas se réveiller, de sombrer dans l’oubli. Mais non, le jour fait son œuvre d’allumeur de conscience. Le cerveau, anéanti pour quelques heures, se remet en marche, un neurone à la fois, réveillant à chacun d’entre eux, une douleur nouvelle, un autre souvenir d’effroi.
Souffrance… ses pieds nus, difformes d’avoir trop servi, roulent de chaque côté plutôt que de marcher. Leurs articulations, usées comme la trame laineuse couvrant le plancher de bois crasseux craqué, vestige d’un tapis provenant d’une autre vie, protestent. Il urine debout, dans le noir, sans viser, dans un état second, pas encore arrimé dans le réel. Le jet chaud et inégal éclabousse le pourtour de la faïence cloutée de rouille. Il s’en fout. Au sol, une souillure aqueuse, nauséabonde, efface le motif des tuiles. La brosse à dents sur le coin de l’évier se couvre d’un duvet blanchâtre, tout comme son menton hirsute, reproches du temps passé à se négliger. Le miroir dépoli lui retourne une vision blafarde de lui-même, yeux hagards, lèvres serrées, nez veiné d’ivrognerie chronique. Ses doigts, tachés par la nicotine, se perdent dans une crinière marbrée de gris. Entre les rideaux défraîchis, un ciel jaunâtre sur fond d’asphalte monocorde lui tombe sur la gueule. Partout gisent des cadavres métalliques, montures aux teintes criardes désormais abandonnées par les habituels jockeys de la route, eux aussi victimes d’un carnage imprévisible et n’ayant rien à voir avec la vitesse ou l’alcool au volant. Télétravail est le nom de la bête ravisseuse, assignation dite temporaire mais qui s’éternise depuis on ne sait plus quand. À force d’attendre, on n’attend plus. Des mouettes aux becs bleuis grands ouverts sur des cris d’horreur tournoient au-dessus du parking mouillé, ailes étendues comme bannières au vent, en quête de KFC ou d’un bout de Big Mac trop humide que plus personne ne laisse en offrande. Les nuages, bas, sont là pour rester.
Pression distraite sur le bouton « ON » de la cafetière. Pupilles atones s’embrasant dans le reflet du voyant rouge, petit point de chaleur diffusément réverbéré sur le mur à droite. Le robinet crache sa flotte insipide, comme à tous les matins. Le filtre, papier brun en forme de cône, reçoit une dosette de poudre brune tirée d’un bocal d’acier inox à fermeture étanche. Un crépitement liquide se fait entendre, dégoulinant ensuite sur les parois de verre de la carafe. Le liquide à l’allure trop claire s’accumule lentement, sans parvenir pour autant à la teinte d’ébène souhaitée. L’odeur fade et grasse soulève le cœur. L’attente du breuvage salutaire se passe sous la douche, l’eau tiède ramenant un peu de vie dans les artères sclérosées sans secouer suffisamment les neurotransmetteurs de sérotonine. Ils ne ramènent plus ne serait-ce qu’un peu de bien-être dans ce corps usé par le temps et les sombres pensées. La tasse de la veille, abandonnée dans l’évier de la cuisine, reçoit la lavasse brûlante, sans même être rincée. Le liquide beige et chaud n’ayant de café que le nom apporte tout de même un semblant de réconfort.
Nu, tasse dans une main, se grattant les couilles de l’autre, il se prosterne devant l’écran du portable. Ses fesses pâles tachetées d’éraflures rouges et de rares poils trop longs, se posent sur la chaise au revêtement de faux-cuir froid. Aucune hâte d’apprendre les dernières frasques présidentielles. Y a-t-il encore quelqu’un pour s’en indigner? Depuis le temps, on a l’habitude, on ne compte plus les horreurs qui sortent de sa bouche tordue d’une rage d’imbécile fier de l’être.
Résigné, il plonge tête première vers l’écran plat. 20 mai 2022. Des morts, encore des morts. Les chiffres sont un peu plus hauts à chaque décompte. Une procession sans fin de corps bleuis, membres raidis, souffle éteint. Les autorités ne les comptent plus. La tête lui tourne un peu. Cette réalité lui échappe, trop difficile de saisir l’ampleur du désastre du haut d’une tour de béton. Un monde parallèle a pris place dans l’espace public. Une autre vie, d’une nature inconnue et mystérieuse est là dehors, substance létale, invisible et hargneuse. Affamée. Étendue dans les rues pourtant vides, sans laisser la moindre chance à ceux qui n’en sont pas protégés, elle patiente, sournoise. Aucun être ayant vécu plus de soixante-dix ans n’y échappera, l’assouvissement de cette bête est plus qu’improbable et le temps court éternellement, lui proposant jour après jour, mois après mois, de nouveaux produits frais socialement périmés, nouvellement tombés dans cette tranche d’âge préférée, celle des vieux décatis dont plus personne ne s’occupe. De la chair, encore de la chair, la plus putréfiée possible, maladive déjà, hypertendue, diabétique, obèse au cœur fatigué, trop faible pour battre encore très longtemps. Sacrifice consenti des corps perclus de rhumatismes, en pleine perte cognitive, aux dents manquantes et à la surdité de confort. Plus rien à foutre du monde tel qu’il est, comme celui-ci n’a plus rien à foutre d’eux. Cerveaux en chute libre, vies inessentielles, coûteuses, sans intérêt, on les offre désormais en pâture à ce monstre miniature. Les gouvernements ne se battent plus, ils ont abdiqué et se limitent désormais à gérer le matériel sacrificiel nécessaire à un semblant de tranquillité d’esprit. Faut que vie se vive, avec ou sans virus.
Sur le seuil de cet âge honni, caché de tous dans la crainte d’être aussi jeté dans la gueule du monstre, il résiste. Cesser de vivre à la vue des autres, afin de ne pas mourir sacrifié, alors que la mort est appelée quotidiennement de tous ses vœux, jour après jour. Contradiction vivante qu’il assume pleinement. S’il y laisse sa peau, ce sera de son plein gré et non pas sous les instances de ce titan invisible qui lui emplira les poumons d’un fiel ingérable. Depuis près de deux ans, ermite volontaire, il survit. Ses victuailles lui arrivent, semaine après semaine, grâce au service de commandes en ligne disponibles chez son épicier désigné légalement. Les produits laissés à sa porte, son regard n’a jamais croisé celui, électrisé, du robot-livreur chargé d’assurer sa survie. Personne ne veut plus se charger des tâches réclamant une sortie à l’air libre. Paiements crédités sur numéro plastifié et assuré, dette mensuelle réglée dans son intégralité grâce au revenu de retraite, pensionné chanceux de l’État d’avant. Mais la faim assouvie n’est pas tout, le corps biologique connaît d’autres besoins dont il peine à faire le deuil.
Désirs. Charnels, multiples, obsédants. La solitude aiguillonne le manque. La douleur de l’abstinence en devient coupante, acérée, aiguë comme dents de scie, crocs de piranha. Creuser, faire son nid entre les cuisses d’une femme, s’y perdre, s’y déverser, quelle sensation! Chaleur, douce moiteur, le ventre originel demeure un attrait trop fort sur lequel il verse parfois quelques larmes.
Écœuré par les nouvelles internationales semblables jour après jour, son curseur brosse l’écran d’un mouvement bref et déterminé. Les lettres apparaissent dans la barre d’adresse : PornHub.com. Quelques clics et voilà celle dont les formes voluptueuses stimulent quelques frissons le long de son épine dorsale. Va et vient vertical, répétitif, prolongé, sans effet notable. Son sexe ne durcit qu’à moitié. Deux ans de ce régime d’images charnelles ont eu raison d’une libido déjà bien abîmée par l’usage, par la vie. La curiosité s’est envolée à force d’étalement de l’extrême. Mamelons mâchouillés à en saigner, vulves étirées dans tous les sens — rien à faire. Les images le laissent sur sa faim. Et les sentiments, bordel? Un peu de chaleur humaine, c’est tout ce qu’il demande.
Une visite sur un site de rencontre virtuelle ne recèle pas plus d’intérêt — la pauvreté crasse en a fait le terrain de chasse des CCdiggers. L’attention s’achète à coup de virements bancaires, montée selon les besoins à combler. Malgré des dépenses rationnées, il se permet parfois un semblant de chaleur humaine, chère payée pour chaque mot doux prononcé dans la langue de son choix.
Un doute pourtant s’installe. Un doute de tout. La réalité de ces interlocuteurs paraît factice. Sont-ils des créations robotisées? Des images conservées du passé? Persuadé d’être le dernier survivant de la pandémie débutée en 2020, les autres humains croisés par vidéo-conférence semblent empruntés, irréels et certainement robotisés. Aucun tête-à-tête depuis tout ce temps. Peu d’amis, pas de famille.
Il ferme l’écran. Dans la grisaille persistante, il se demande depuis combien de jours je n’ai pas entendu ma propre voix. La souris, le café sont froids. Les mouettes tournent toujours dans le ciel et je ne sais plus si elles crient ou si c’est moi.




