Les deux mots d'Irma
À propos de Poissons tropical
Poissons, approche.
Il y a des gens qui vivent avec une membrane plus mince que les autres.
Entre eux et les morts. Entre hier et maintenant. Entre ce qui s’est passé et ce qui pourrait encore arriver.
Le Poissons, c’est ça. Pas de la sensiblerie, mais de la perméabilité. Le réel entre, sort, revient sous une autre forme. Rien ne reste vraiment de l’autre côté.
Irma allume une cigarette. Elle sait déjà où ça s’en va.
Oui, le Nobel. Oui, Cent ans de solitude.
On garde son calme.
Né le 6 mars 1927 à Aracataca, Colombie. Et toute son œuvre est la preuve qu’une membrane trop mince, ça peut créer une architecture.
Ou un village entier. Selon l’humeur.
C’est ça, il a grandit dans une maison où les morts sont encore dans la conversation. Avec des tantes qui racontent les disparus comme s’ils venaient de sortir faire une course. Avec une grand-mère qui confond mémoire et présage, ce qui, techniquement, est pareil. Et un grand-père colonel qui lui apprend que la guerre ne finit jamais vraiment. Elle change juste de pièce et fait comme si elle avait frappé fort.
Aracataca, c’est une petite ville où le soleil colle aux murs comme un second plâtre. C’est là que Márquez apprend que le passé, c’est pas une chose réglée. C’est une chose qui circule, qui emprunte ta tasse de café pis qui repart pas.
Irma souffle la fumée. Aracataca, elle connaît pas. Mais les familles qui lâchent pas, ça oui.
Márquez a inventé Macondo.
Il n’a pas planté ce village dans un décor exotique de carte postale, personne là-bas ne porte un chapeau de paille en souriant vers l’horizon, des grains de café déjà torréfiés dans le creux de la main. C’est un village où le temps ne file pas droit mais revient, s’entasse, insiste. Les mêmes prénoms circulent comme une malédiction. Les mêmes erreurs réapparaissent avec un léger parfum de déjà-vu, comme si l’univers manquait d’imagination.
Dans Cent ans de solitude, personne n’est surpris qu’une femme s’élève en pliant des draps. Que des fleurs jaunes tombent du ciel. Qu’un village entier oublie le nom des choses et colle des étiquettes partout. C’est présenté comme ce qui arrive, un mardi, quand la membrane est assez mince.
Irma trouve ça parfaitement raisonnable.
Márquez venait du journalisme. Le chroniqueur des violences, des coups d’État, des disparus. Il savait nommer le réel. Il savait aussi que le nommer trop proprement, ça le ratatinait. Il a compris que la réalité déborde toujours un peu de ses propres bords, et que c’est là que ça devient intéressant.
Márquez, c’est pas du spectaculaire. C’est du normal élargi. Il laisse juste rentrer plus que prévu, et il range pas derrière lui.
Il a connu l’exil, Cuba, les voyages diplomatiques. Il a dîné avec les puissants sans jamais renier les fantômes de son village. Toujours quelque part entre la mer et la nostalgie, deux endroits où les bords sont flous et où on sait jamais exactement où on finit.
Et puis il y a la solitude. Toujours.
Celle-là, elle a rien de glamour. Elle s’installe au centre des familles, traverse les générations, exige que les mêmes gestes soient rejoués comme si personne apprenait jamais vraiment. C’est la solitude de ceux qui absorbent tout pis que personne voit absorber. Épuisant, franchement.
Irma souffle la fumée par le nez. Elle a de la sympathie pour ça.
Dans L’amour aux temps du choléra, l’amour n’est pas un feu d’artifice. C’est une attente obstinée. Des décennies à patienter. Des corps qui vieillissent pis des illusions qui tombent une à une. Et pourtant, le sentiment passe à travers tout ça, têtu comme une mauvaise herbe.
C’est très Poissons, confondre durée et destin pis appeler ça fidélité. Chez Márquez, c’est pas naïf pour autant, c’est construit, réglé, presque cruel. La perméabilité comme choix tenu sur cinquante ans. Respect, mais quand même…
On parle de « réalisme magique » comme si c’était un parfum tropical à vaporiser sur le réel pour le rendre plus vendable.
Irma lève les yeux au ciel.
C’est pas magique. C’est une membrane rendue visible. Le monde tel qu’il est quand on arrête de le filtrer pour le rendre présentable. Macondo est traversé par le pouvoir, la religion, la mémoire, l’oubli organisé. C’est le réel rendu perméable, celui que le Poissons habite naturellement, et que Márquez a eu l’obstination un peu folle de cartographier.
Le Poissons absorbe tout et ne se noie pas. Il transforme.
Quand il comprend que sa perméabilité n’est pas une faiblesse mais un matériau, il bâtit un univers où mythe et quotidien cohabitent sans demander la permission ni s’excuser d’exister.
La cigarette se consume. Irma trouve que c’est une belle façon de faire les choses.
On croit que le Poissons flotte. En réalité, il sature … et il appelle ça vivre.
Horoscope littéraire
Climat du mois : membrane amincie, frontières floues, fantômes qui traînent dans le couloir et qui finissent par mettre la table.
Mantra : « Ce qui rentre en moi, j’en fais quelque chose. Éventuellement. »
Lectures : Cent ans de solitude pour voir ce que ça donne, une perméabilité assumée jusqu’au bout. L’amour aux temps du choléra pour voir ce que ça coûte, tenir quelque chose à travers tout, et décider si t’es correct avec ça.
Risque : absorber sans transformer. Devenir un musée de tout ce qui est passé à travers.
Conseil : la membrane mince, c’est pas un défaut d’étanchéité. C’est un outil. T’es pas une éponge. T’es un filtre avec du caractère.


Bilan
Márquez n’explique pas le monde. Il le laisse rentrer sans refermer la porte, et il voit ce que ça donne.
Et pour lui, ça donne Macondo. Ça donne cent ans de famille qui se répète. Ça donne un amour qui dure plus longtemps que la raison.
Si le Poissons a une qualité rare, c’est pas de fuir la réalité. C’est de savoir qu’elle est jamais étanche, et de trouver ça correct, finalement.
Irma écrase son mégot.
Elle a aimé Márquez. Elle le dira pas deux fois.




