Les couleurs d’une autre
Été 1973
Cet été-là, nous étions chez la sœur de ma mère. La radio jouait presqu’en boucle le hit de la saison.
Give me love. Give me love
Give me peace on earth.
Give me light.
Give me life.
La maison de ma tante possédait une piscine creusée en forme de rognon, des rosiers entretenus par un jardinier, deux caniches mauvais qui considéraient la cour comme leur royaume et un chat qu’il ne fallait surtout pas toucher.
Je me souviens moins des adultes que de cette impression persistante d’être entrée dans un décor qui n’était pas fait pour moi.
Ma cousine, de deux ans plus âgée, avait du maquillage.
Je revois encore les petits boîtiers de plastique, les rouges, les roses, les bleus. Des objets qui appartenaient déjà au monde des grandes filles, mais aussi à un monde plus vaste, plus élégant, plus sûr de lui-même que le mien.
Je les ai ouverts.
Je me suis rosi les joues.
Je me suis peint les lèvres.
Je me suis bleui les paupières avec un soin méticuleux.
Je ne jouais pas.
Je travaillais.
Je fabriquais quelqu’un.
Lorsque l’on m’a demandé si j’avais touché au maquillage, j’ai répondu non. J’ai menti sans raison. Enfin, je ne sais toujours pas pourquoi. Même avec la réponse pourtant écrite sur mon visage, je niais. Je ne risquais cependant pas d’échapper à la justice des adultes. Mon mensonge était ridicule avant même d’être prononcé.
Alors pourquoi ?
Je crois aujourd’hui que je ne mentais pas sur le maquillage. Je mentais sur l’usurpation.
Pendant quelques minutes, j’avais essayé une autre identité, empruntée, mal ajustée. J’avais porté les couleurs d’une autre enfance, d’une autre famille, d’une autre classe sociale.
Le rouge sur les joues.
Le bleu sur les paupières.
Lorsqu’on m’a demandé si j’y avais touché, j’ai répondu non avec toute la sincérité possible de quelqu’un qui espère encore pouvoir redevenir lui-même avant que quiconque ne s’en aperçoive.
Mais il était trop tard.
J’avais laissé des traces sur le visage de l’imposteur.
On m’a débarbouillée. Le rouge est parti. Le bleu aussi. La radio jouait encore.
J’étais toujours moi.
Gimme love
Gimme love
Gimme peace on earth…



Quel beau texte!
Il y a une telle finesse dans tes mots.
Une voix si singulière.
J'aime tellement tes histoires.
C'est vrai que ton texte est très beau !