L’élastique bleu
Jeu d’enfants, réalité mouvante
Le salon est calme. Trop calme. Le tic-tac d’une horloge marque le temps plus fort que nécessaire. Le tapis sent la laine tiède et la poussière. Les adultes parlent bas ailleurs. Rien ne presse.
Le jeu est posé au centre. Bien droit. Trop droit. Les cartes sont empilées avec soin, serrées par un élastique bleu. Le dé est rangé dans la boîte, à part, comme un objet fragile. Les pions sont distribués. Un pour chacun. Il aurait voulu le bleu, mais il a reçu le vert. Ce n’est pas très grave. Le monde est net, entier.
L’enfant s’agenouille près du plateau. Il aime ce moment précis. Avant. Quand tout tient encore. Il lisse le plateau du plat de la main. Le carton est tiède. Il connaît la suite. L’ordre des choses. La répétition des séquences. D’abord on lance le dé. Ensuite on avance. Ensuite on attend. Puis l’autre fait pareil. C’est simple. C’est fiable. On monte l’échelle, on glisse plus bas sur le serpent.
Les règles sont dites à voix haute. Il les écoute. Il les connaît déjà, mais il aime les entendre. Elles remplissent l’espace en disant ce qui va arriver.
Quand c’est son tour, il lance le dé. Le bruit sec le rassure. Le chiffre s’affiche. Clair. Il sourit sans s’en rendre compte et avance son pion exactement du nombre de cases prévu. Le monde répond comme il se doit.
Puis quelque chose change.
Rien d’assez gros pour arrêter le jeu. Un dé relancé comme par maladresse. Une carte échangée trop vite. Une case sautée. Personne ne s’arrête. Le jeu continue. Comme si c’était normal.
L’enfant sent une tension monter, lente, dans le ventre. Pas de colère. Pas encore. Plutôt un flottement. Il regarde le plateau. Les couleurs sont les mêmes, mais l’ordre ne coïncide plus. Il recompte. Il recompte encore. Les chiffres se déplacent. Il n’est plus sûr de ce qu’il a vu.
L’autre enfant ne ralentit pas. Il joue plus vite. Il parle en même temps qu’il bouge les pions. Il explique. Il corrige. Il annonce les chiffres avant que le dé ne s’arrête vraiment, puis se reprend aussitôt. Tout va trop vite pour vérifier.
L’enfant attend son tour. Il serre le poing jusqu’à s’en blanchir les jointures. Il voudrait protester. Il sait que quelque chose cloche. Il le sait avec son corps. Mais chaque fois qu’il ouvre la bouche, le jeu a déjà avancé d’une case.
Il se sent glisser hors de ce qu’il voit, comme son pion glisse sur le serpent. Comme si le plateau était devenu une image mal alignée. Comme si la réalité avait une version officielle qui n’est pas la sienne. Il est là, pourtant. Il regarde. Il compte. Mais ce qu’il voit n’a plus de poids.
L’autre enfant sourit. Un sourire léger. Presque aimable. Le jeu continue, mais le plateau n’est plus un appui. C’est une surface instable. On peut la plier. La faire pencher. Dire qu’elle est droite quand elle ne l’est plus. Le monde tient, mais autrement. Pas comme promis. Pas comme connu.
Quand la partie se termine, on range. Le tapis retrouve sa place. Le dé disparaît dans la boîte. Les cartes sont à nouveau serrées par l’élastique bleu.
Tout a l’air intact. Pareil comme avant.
L’enfant reste immobile un instant. Il a mal au ventre. Une douleur sourde. Persistante. Il respire lentement. Il sait ce qu’il a vu. Il sait aussi que ça n’a compté pour personne.
Ce n’est pas d’avoir perdu qui le dérange.
C’est d’avoir été obligé de jouer dans une réalité qui n’était pas la sienne.
Et le monde, lui, ne se referme pas tout à fait.
Inspiré du commentaire laissé par J Tregor Music sur À quoi je jouais, petite.




