L’eau, partout
J’ai rêvé que je me noyais, mais pas dans une chute brutale ni dans une crue inattendue.
Assise sur la plage, les jambes allongées dans la mer tiède, les vaguelettes me berçaient doucement. L’eau montait lentement, tout doucement, comme si elle ne voulait pas déranger, Puis d’un seul coup, j’ai été submergée, emportée. Je roulais sous l’eau, comme un hamster dans sa roue, sans aucun point de repère, rien pour me retenir à la vie.
Les phrases flottaient autour de moi, comme des objets que j’aurais pu attraper, mais dès que je tendais la main, elles se défaisaient, se diluaient, perdaient toute consistance. Elles s’approchaient, puis se retiraient, toujours à la même distance, comme si elles jouaient avec moi. Je reconnaissais leur forme, leur promesse, leur charge presque vraie, mais au moment précis où je voulais m’y appuyer, il ne restait rien. Juste de l’eau, partout, et ce mouvement incessant de rapprochement et de retrait, ce roulement dans un vide trop plein. Je suis remontée, loin de la rive. Je ne pouvais plus la discerner, je ne savais plus de quel côté aller. Et ça me tirait encore vers le fond.
J’ai lutté. J’ai nagé comme on se bat, sans méthode, sans grâce, en frappant l’eau avec mes bras comme si je pouvais la repousser, la creuser de mes pieds, lui arracher un passage en lui griffant le visage. Je cherchais quelque chose de ferme, quelque chose qui ne bouge pas, un point fixe, n’importe quoi qui puisse arrêter cette descente. Mais il n’y avait rien. L’eau m’entourait encore, elle entrait dans ma bouche, dans mon nez, dans mes yeux, brouillant ma vue, occupant tout l’espace. Elle se resserait sur moi, de plus en plus étouffante.
Au milieu de cette lutte, il y avait des voix. Elles ne criaient pas. Elles parlaient calmement, avec une assurance tranquille, comme si elles avaient tout le temps du monde. Elles parlaient de moi, de ma voix, de ce que je ne voyais pas, de ce que j’évitais. Elles disaient savoir mieux que moi qui je suis, voir mieux que moi comment je fais. Elles nommaient, elles expliquaient, elles structuraient, pendant que je me noyais. Leur calme était insupportable. Je voulais les faire taire, les interrompre, les contredire, mais chaque fois que j’ouvrais la bouche, l’eau entrait encore, et mes mots se perdaient avant même d’exister.
La colère est montée là, d’un coup, violente, désespérée. Une colère qui se débat, qui refuse, qui s’accroche à tout ce qu’elle peut, une colère de grand n’importe quoi. Une colère pleine de tristesse, de déception, de rendez vous manqué, de jeu de pouvoir dévoilés. Je voulais que ça cesse, ce mouvement, ce retrait constant, cette façon de s’approcher sans jamais rester, de dire sans révéler. Je voulais que quelqu’un se tienne là, simplement, sans métamorphose, sans disparition au moment même où je tends la main. Mais il n’y avait rien à frapper, rien à atteindre, rien qui oppose une résistance. Il n’y avait rien.
Et c’est là que la colère a cédé. Je n’avais plus d’air. La colère s’est vidée d’un coup, comme un corps qui lâche. Et sous elle, il y avait, plus bas, plus lourd, une tristesse qui ne criait pas, qui ne cherchait plus à se débattre ni se cacher sous la tempête. Je ne voulais pas me battre. Je voulais juste respirer. Je voulais que quelque chose existe. Je voulais qu’on me reconnaisse comme entière, alliée, qu’on prenne en compte ce que j’ai mis ma vie à obtenir. Et plutôt qu’une poignée de main maçonnique, un reflet dans une phrase, une présence, un regard qui ne se retire pas au moment où il apparaît, on m’a conseillé de retourner me noyer.
Et à ça, je réponds fuck you.
L’eau était partout. Elle l’avait toujours été. Et moi, j’étais là, au milieu, fatiguée, à essayer encore de garder la tête hors de quelque chose qui ne retient rien.
Et j’ai recommencé à nager.




On dirait une définition fort plausible pour la dépression!!!