Devant elle, deux voitures de police barrent le sentier. Une troisième vient de s’immobiliser un peu plus loin dans l’herbe haute, gyrophares allumés. À sa droite, un policier avance lentement dans les herbes, une main tendue devant lui comme s’il tentait d’approcher un animal susceptible de mordre. Derrière les voitures, une ambulance attend.
Tout ça pour elle.
Et elle en éprouve une fierté déplacée.
— Madame, répète le policier, éloignez-vous du véhicule.
Elle regarde le panier.
— C’est pas un véhicule. C’est un panier.
Le policier ferme les yeux une seconde.
— Éloignez-vous du panier.
— Faudrait savoir. Si c’est un panier, c’est pas un véhicule.
— Madame…
— Madeleine.
— Pardon ?
— Je m’appelle Madeleine. Si vous comptez m’arrêter, vous pourriez au moins utiliser mon nom.
Le policier porte la main à sa radio.
— Personne ne parle de vous arrêter, Madeleine. Mais vous devez retourner sur le trottoir. Sortez du sentier immédiatement.
Elle rit, d’un rire moqueur.
Bien sûr.
Trois voitures de police, une ambulance, probablement des tireurs d’élite cachés quelque part, haut dans les arbres, mais personne ne veut l’arrêter…
Ils la prennent vraiment pour une idiote.
Elle se redresse, vindicative.
— Je connais mes droits.
C’est faux. Elle ne connaît pas ses droits. Elle n’a jamais eu besoin de connaître ses droits. Mais elle a vu des scènes comme celle-là à la télé, elle sait ce qu’il faut dire.
Et puis, elle n’est même pas certaine que voler un panier d’épicerie compte vraiment comme un vol.
Enfin, évidemment que c’est un vol. Le panier ne lui appartient pas. Mais il doit bien exister une catégorie particulière pour les paniers. On ne peut tout de même pas traiter de la même façon quelqu’un qui vole une voiture et quelqu’un qui part avec le machin dans lequel il transporte son yogourt.
Elle aurait dû vérifier.
Mais une heure plus tôt, Madeleine n’avait encore jamais eu besoin de connaître la peine prévue pour le vol d’un panier d’épicerie.
Une heure plus tôt, Madeleine était toujours une citoyenne irréprochable.
Elle avait même, en 1998, rapporté les vingt dollars que la caissière de la pharmacie lui avait remis en trop. Elle s’en souvient encore parce que son mari lui avait dit qu’elle était franchement nouille.
Il est mort depuis six ans, la caissière aussi, probablement.
Et personne ne lui a jamais remis de médaille pour son honnêteté.
À 15 h 12, elle entre à l’épicerie pour acheter du yogourt, justement. Du yogourt, des tomates, du pain, du lait et du beurre, juste quelques articles.
À 15 h 31, elle passe à la caisse et, quelques minutes plus tard, elle pousse son panier vers la sortie.
Elle le pousse jusqu’au bout du stationnement. Elle sait qu’elle doit s’arrêter là. Il y a même une bordure de béton placée exprès pour signifier que les paniers ne doivent pas aller plus loin. Madeleine regarde ses sacs, le panier, puis la rue. Elle soulève les roues avant par-dessus la bordure.
À 15 h 35 exactement, Madeleine devient une voleuse.
Et c’est formidable.
Son cœur cogne. Une chaleur lui monte du ventre jusqu’aux joues. Elle resserre les doigts sur la poignée, franchit encore quelques mètres et jette un regard derrière elle.
Rien.
Elle continue. Au bout du stationnement, elle regarde de nouveau derrière elle. Le gardien fait les cent pas. Il la regarde un instant.
Madeleine accélère. Le panier cahote sur le trottoir, ses sacs se renversent les uns sur les autres et une tomate roule au fond. Elle a envie de rire. Elle a envie de courir. À soixante-douze ans, elle découvre qu’enfreindre la loi l’excite au point de presque mouiller sa culotte.
Au premier coin de rue, elle pourrait encore revenir. Techniquement, elle ne l’a peut-être même pas volé, ce panier. Elle l’a juste emprunté avec l’intention de le rendre.
Un jour… peut-être.
Une voiture de police passe devant elle à la deuxième intersection. Madeleine se fige.
Le policier au volant ne tourne même pas la tête. La voiture poursuit son chemin et disparaît au coin de la rue. Elle reste immobile quelques secondes, les deux mains agrippées à son panier.
Puis elle éclate de rire.
Ils viennent de passer juste à côté d’elle.
Les imbéciles!
Elle reprend sa route. Le panier fait un vacarme épouvantable sur le trottoir. Une des roues dévie vers la gauche et l’oblige à forcer la ligne droite d’un coup de poignet. Jamais elle n’avait remarqué à quel point un panier d’épicerie pouvait manquer de discrétion.
Une femme qui promène un petit chien la croise et lui sourit. Madeleine lui rend son sourire. Puis elle remarque que la femme regarde le panier.
Elle sait.
Évidemment qu’elle sait.
Madeleine accélère, le cœur emballé.
Au bout de quelques rues, elle décide de ne pas prendre le chemin de la maison. Son immeuble est à droite. À gauche, la rue descend vers le fleuve.
Elle s’arrête à l’intersection.
Rien ne l’oblige à rentrer. Son yogourt est en train de se réchauffer. Elle a du lait dans un sac. Elle s’en fout. Elle a soixante-douze ans et vient de voler un panier d’épicerie pour absolument aucune raison. Elle peut bien faire ce qu’elle veut.
Madeleine tourne à gauche.
Elle est en cavale, comme Thelma et Louise qu’elle a revu il y a quelques semaines à Ciné-nuit, la décapotable en moins.
Arrivée près du fleuve, elle a chaud, les cheveux collés sur le front et le lait probablement tourné. Elle ne se souvient pas de la dernière fois où elle est allée quelque part sans aucune raison.
Le trottoir finit par céder la place à un sentier. Le panier roule moins bien sur la terre et devient carrément récalcitrant dans l’herbe. Une roue s’enfonce dans un trou. Madeleine donne un coup de pied dans le bas du panier.
La roue se libère brusquement et elle manque de tomber avec lui.
Elle aperçoit le pont au loin et décide que c’est là qu’elle va. Pourquoi le pont ? Aucune idée. Une cavale a besoin d’une destination et « le pont » lui paraît plus intéressant que « le banc derrière les toilettes publiques ».
Elle avance encore, jusqu’à ce que l’herbe devienne trop haute. Le panier refuse maintenant de bouger. Madeleine s’acharne un moment, puis s’arrête pour reprendre son souffle. Elle regarde autour d’elle. Le fleuve tout près, le pont un peu plus loin, les arbres partout autour, personne. Elle est arrivée nulle part et ça lui convient parfaitement.
Elle prend la tomate vagabonde et mord dedans comme dans une pomme. Du jus lui coule sur le menton. Elle l’essuie avec sa manche.
La voilà voleuse, fugitive et mal élevée.
Quelle journée fantastique!
Une sirène retentit au loin.
Madeleine cesse de mâcher. Elle écoute.
La sirène se rapproche. Une deuxième lui répond presque aussitôt.
Elle tourne la tête vers son panier.
— Non…
Elle regarde en direction de la route. Entre les arbres, des éclats bleus apparaissent puis disparaissent. Son souffle s’affole.
Ils ont remarqué le vol.
Une première voiture apparaît au bout du sentier. Puis une deuxième.
Madeleine remet la tomate dans le panier et essuie ses doigts sur son pantalon.
Bon. Puisqu’ils veulent une criminelle, ils vont en avoir une.
Dix minutes plus tard, après avoir annoncé qu’elle connaît ses droits, Madeleine est toujours cramponnée à son panier.
— Madame, vous devez quitter les lieux immédiatement.
Avant qu’elle ait le temps de répondre, des cris résonnent derrière elle.
Le policier tourne la tête. Deux hommes armés surgissent près de la berge et s’élancent dans les hautes herbes. Le policier part à leur poursuite. Ses collègues suivent. Des portières claquent, quelqu’un gueule un ordre, et en quelques secondes, tout le monde court dans la même direction.
Sauf Madeleine qui reste là, les mains sur la poignée.
Elle regarde les policiers disparaître derrière les arbres. Puis le panier.
Ah.
Elle sort ses trois sacs, les prend dans ses bras et regarde une dernière fois l’objet de son délit.
Même pas une contravention.
Elle s’éloigne.
Le panier reste là, dans les herbes, au bord du fleuve.



