Le mystère Emmy Englehart - 8
One more death at Beachy Head, une enquête de Dejanire Leeky
Épisode 8 - Le Manteau Rouge
La pluie ne s’était pas arrêtée de la nuit. Elle frappait la vitre de la fenêtre, régulière, entêtée, le genre de pluie qui s’installe pour rester. Une fuite quelque part dans la gouttière faisait un bruit de métronome contre le rebord de pierre, et le vent s’engouffrait par intermittence sous le châssis mal ajusté, soulevant le rideau de quelques centimètres avant de le laisser retomber.
Le matelas s’enfonçait trop sous mon poids, et l’oreiller, à l’inverse, restait dur comme un bloc, peu importe la façon dont je le retournais. Le radiateur sous la fenêtre cliquetait sans vraiment chauffer la pièce. Vers trois heures du matin, allongée sur le dos, je suivais des yeux le motif du papier peint, ces mêmes losanges fanés qui se répétaient jusqu’au coin du plafond, en cherchant où exactement le dessin se brisait.
Le bracelet était resté sur la table de chevet toute la nuit, posé sur le napperon de dentelle jaunie que la logeuse avait dû broder elle-même quarante ans plus tôt. Je ne m’étais pas vraiment endormie. À un moment dans la nuit, je l’avais repris et tourné contre la faible lumière de la lampe de chevet, relisant une fois de plus les mots gravés à l’intérieur. De ton ami fidèle. Pas de nom. Pas d’initiale, contrairement aux lettres trouvées dans le tiroir d’Emmy, signées simplement A. Je le glissai dans ma poche en m’habillant, sans y penser, avec le même geste qu’on a pour ses clés ou sa montre.
J’appelai le National Trust à l’ouverture. La même voix jeune et pressée me confirma que madame Englehart serait au château toute la journée, réunion du comité patrimonial, salle du conseil, à partir de dix heures. Je notai l’heure sur le bord du journal de la veille, comptant la rencontrer à l’heure du déjeuner.
Je commençai donc par Hargrove.
Le poste de police sentait le café surchauffé et le radiateur électrique poussé trop fort. Il avait son cigare éteint à la bouche, ce matin-là, plutôt que dans sa poche. Signe d’une mauvaise nuit, ou d’une bonne, je n’aurais su dire.
— Le témoin, dis-je en m’asseyant sans qu’il m’y invite. Le promeneur. Je veux lui parler.
Il leva les yeux de son formulaire avec l’expression d’un homme qu’on dérange un jeudi matin pour rien.
— L’enquête est close, madame Leeky.
— Vous me l’avez dit hier.
— Et c’est encore vrai aujourd’hui.
Je posai mes mains sur le comptoir, à plat. Hargrove regarda mes mains une seconde de trop, comme s’il y reconnaissait un geste qu’il avait déjà vu ailleurs récemment, puis il soupira, le genre de soupir qui annonce une reddition plutôt qu’un refus.
— Edna Fairlight. Une habituée du sentier. Elle promène son chien tous les après-midi, beau temps mauvais temps. Beachy Head Road, juste après l’ancien Tiger Inn. Vous ne pouvez pas la manquer.
La maison d’Edna Fairlight était en pierre grise, basse, avec un jardin trop bien tenu pour une femme qui prétendait ne s’intéresser qu’aux chiens. Des rosiers taillés ras, malgré la saison, des bordures de buis nettes comme tirées au cordeau. Elle m’ouvrit avec un terrier sur les talons qui aboya deux fois puis renonça.
— Vous êtes la détective, dit-elle. Celle qu’on a engagée.
— Déjanire Leeky.
— Entrez, le thé est déjà fait.
L’intérieur sentait la cire et le chien mouillé, le feu brûlant déjà dans l’âtre sans parvenir à chasser l’humidité. Des photographies encadrées du sentier des falaises couvraient presque tout un mur, prises à différentes saisons, par un œil qui connaissait visiblement chaque mètre de ce paysage mieux que la plupart des gens connaissent leur propre rue.
Elle me donna la même version que celle consignée par la police. Deux silhouettes en fin d’après-midi, près du point le plus exposé du sentier, trop loin pour distinguer les visages. Le vent et la lumière tombante expliquaient le peu qu’elle avait pu voir.
— J’y ai repensé depuis, en fait. Sur le coup je n’ai rien remarqué de particulier, on en voit tellement, des gens seuls sur ce sentier. C’est seulement après, en y repensant, que ça m’est revenu.
— Revenu ? Quoi donc ?
— J’ai vu les deux là-haut, mais une seule en est redescendue.
Je ne dis rien.
— Je les avais vues toutes les deux plus tôt dans l’après-midi, assez proches l’une de l’autre pour se parler, presque épaule contre épaule. Et puis une est revenue vers le parking.
— Vous pourriez la décrire ?
Elle réfléchit un instant.
— Celle qui repartait ? Pas vraiment. Manteau sombre. Silhouette grande et droite. Elle marchait vite, voilà tout. Trop vite pour quelqu’un qui rentre d’une promenade. Elle a même failli glisser sur les galets en bas du sentier sans ralentir.
Elle reprit sa tasse.
— L’autre, en revanche, je m’en souviens très bien.
— Ah ?
— À cause du rouge.
Je ne dis rien.
— On ne porte pas souvent un manteau rouge vif sur les falaises à cette période de l’année. Je me souviens avoir pensé qu’on pouvait probablement le voir depuis la plage.
Le terrier vint poser sa tête sur mon genou. Je lui grattai le menton pendant qu’Edna remplissait ma tasse, sans me le demander.
Ce n’était pas grand-chose.
Une vieille dame, un terrier et un souvenir revenu quelques jours trop tard pour intéresser la police.
Pourtant, lorsque je repensais à la femme en rouge sur la falaise et à celle qui était redescendue seule vers le parking, je découvrais avec un certain malaise que je commençais à remplir moi-même les espaces vides.
Ce n’était certainement pas assez pour une accusation.
Mais c’était largement suffisant pour une hypothèse.
Prudence Englehart ne m’avait jamais parlé d’une visite à Beachy Head ce jour-là. Elle m’avait parlé du bracelet, de sa valeur, du patrimoine, des obligations légales qui accompagnent certaines découvertes et des erreurs commises par ceux qui confondent possession et propriété. Elle m’avait parlé de sa sœur aussi, bien sûr, mais toujours avec cette distance particulière qu’adoptent parfois les gens lorsqu’ils ont passé suffisamment d’années à désapprouver quelqu’un pour finir par oublier qu’ils l’aimaient d’abord.
Je repensai au regard qu’elle avait posé sur le bracelet lorsque je l’avais sorti de ma poche dans son bureau du château. Pendant une seconde, toute la maîtrise professionnelle, toute la patience institutionnelle et toute la discipline qu’elle portait comme un uniforme avaient disparu pour laisser place à quelque chose de beaucoup plus simple.
La convoitise n’est probablement pas le bon mot lorsqu’il s’agit d’un archéologue face à un objet qu’il poursuit depuis vingt ans. Les collectionneurs veulent posséder. Les scientifiques veulent comprendre. Les conservateurs, eux, veulent protéger. Le problème, c’est que chez certaines personnes, les trois se confondent.
Je terminai mon thé, remerciai Edna Fairlight et refusai une troisième tasse.
Lorsque je retrouvai la voiture, le vent avait tourné et apportait déjà cette odeur de sel humide qui annonce la mer bien avant qu’on puisse la voir. Je glissai la main dans la poche de mon manteau et retrouvai le bracelet.
Il y avait peut-être eu une dispute sur cette falaise, peut-être qu’Emmy avait refusé de rendre un objet que Prudence considérait appartenir à l’Histoire plutôt qu’à sa sœur, peut-être qu’un geste avait suivi un autre geste.
Je repensai au regard qu’elle avait posé sur le bracelet dans son bureau, à la page disparue, au tiroir entrouvert dans ma chambre d’hôtel, à cette satisfaction fugitive sur son visage lorsqu’elle était sortie du poste de police le matin du verdict.
Tout s’alignait avec une facilité qui aurait dû m’inquiéter davantage qu’elle ne le faisait. Je pris place derrière le volant sans démarrer tout de suite.
Il existait désormais une version des faits dans laquelle Prudence Englehart montait sur cette falaise avec sa sœur et en redescendait seule quelques minutes plus tard.
Et je ne pouvais plus l’écarter.




