Le geste fatal
Sur l’art de perdre un personnage avant même de le connaître
Hier soir, j’ai écrit quatre phrases.
Son corps sent le pain et la sueur. Ses joues pâles reflètent la flamme. Elle est belle dans cette lumière, ou dans son absence. Il ne devrait pas être là.
J’avais en tête une femme étrange, étrangère au monde. Une femme que je ne connais pas encore, qui se tient dans sa chambre sans fenêtre, à la lueur d’une bougie, ou d’un âtre, avec sa peau étrange, ses peurs, sa honte. Une femme dotée d’une particularité étrange. Une femme qui mue dans son désir, mi-serpent, mi-déesse.
Je pensais à elle pendant que j’écrivais. Je ne pensais pas aux lecteurs, je ne me demandais pas si c’était bon ou pas. Il n’y avait qu’elle, et cet homme qui ne devrait pas être là.
Il y a un moment dans mon écriture de fiction où quelqu’un apparaît. Cette personne s’installe, légèrement en surplomb, un peu trop loin pour que j’en discerne tous les détails. Elle se rapprochera petit à petit, jusqu’à ce que je voie en elle, jusqu’à ce que je connaisse ses plus secrètes pensées.
Il y a aussi des moments où cette capacité de voir, de lire dans ce qui n’est pas encore, m’échappe. Où je me coupe moi-même de cet accès privilégié au monde imaginaire, par inhibitions, par peur du jugement, parce que je voudrais trop plaire. C’est très limitant de se demander constamment si les lecteurs aimeront ou pas, surtout qu’on ne peut pas savoir ça avant.
Alors le fil se coupe. Le personnage se dissout dans le grand rien. Je lui ai demandé de se découvrir trop vite, de me dire trop de secrets sans vraiment prendre le temps d’entrer dans son cercle intime. Juste avec ce geste fatal de regarder par-dessus mon épaule au mauvais moment, avant le temps.
Hier soir, j’ai senti l’instant où j’ai commencé à l’amener dans la réalité, où j’ai commencé à me demander si elle intéresserait les lecteurs. Elle a reculé dans l’ombre, elle a disparu.
J’ai pleuré un peu pour elle.



