La vie fausse - École de Francfort
Adorno au supermarché...
Il y a eu un moment, dans les bibliothèques, où les gens ont cessé de se parler. Ça s’est fait petit à petit, lentement, sans brusquerie. Un peu comme quand on tourne le dimmer du gros plafonnier et que la lumière baisse graduellement jusqu’à s’éteindre. Les retours de livres se font seuls désormais. Les emprunts aussi. Ce qui prenait la forme d’un échange, un titre suggéré, une impression partagée sur un livre, a disparu, remplacé par une transaction. Propre. Rapide. Froide.
On n’a pas remplacé les employées qui sont parties. On a remplacé ce qu’elles faisaient par des machines. Ce n’est pas la même chose. Une machine ne sait pas que tu reviens toujours chercher des polars le vendredi soir. Elle ne voit pas que tu as l’air d’avoir besoin d’autre chose que ce que tu demandes.
Ce semestre, je termine mon bac en Études littéraires, c’est mon dernier cours. Je lis Adorno. Et j’ai appris, cette semaine, que l’École de Francfort avait un mot pour décrire ce qui se passe dans nos services publics, dans nos commerces. Ça se dit réifier, du latin res, la chose. Transformer en chose ce qui était vivant. Ce qui ne se quantifie pas disparaît de la vue. Sa valeur marchande est nulle. Les commerces remplacent la caissière par une machine opérée par le client. L’université elle-même n’y échappe pas. On n’y forme plus des esprits. On y développe des compétences. La différence n’est pas sémantique.
Les bibliothèques existent encore. Mais elles ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient. Le lieu est là. La rencontre? Inexistante….
Ce n’est pas un hasard, mais bien un calcul. La rationalité instrumentale, Adorno l’appelait ainsi : organiser le monde selon l’efficacité, la rentabilité, la fonction. Ce qui ne se mesure pas ne compte pas. Le temps d’une conversation, la chaleur d’une présence, une vie qui déborde du cadre? Exit.
Le système de santé a suivi la même logique. On a rationalisé, optimisé, coupé. Le lean management, emprunté aux usines automobiles, mais appliqué aux corps humains. Moins d’infirmières, moins de temps par patient, moins de marge pour l’imprévu. Les soignants s’épuisent. Les patients attendent. Dans ce type de système, certaines vies deviennent plus faciles à négliger que d’autres. Le racisme systémique ne vient pas de l’extérieur : il circule à travers ces structures mêmes, dans les habitudes, les protocoles, les réflexes institutionnels. Comme pour Joyce Echaquan, cette femme Atikamekw qui a filmé elle-même ce qu’on lui faisait subir. C’est elle qui a tenu le téléphone pendant sa propre agonie.
Adorno parlait de ces rapports opaques. De comportements qui se transmettent dans le système sans que personne ne les voie vraiment, sans que personne ne les choisisse vraiment. Le mal qui circule sans visage. Il parlait aussi de médiation : tout ce qui s’intercale entre nous et le monde. Le formulaire. Le protocole. L’écran. Une médiation peut clarifier. Celle qu’on a construite efface.
Adorno écrivait que la vie ne vit pas. Que ce qu’on nous donne comme existence, consommer, s’adapter, fonctionner, n’est pas vraiment vivre. C’est survivre. C’est remplir sa fonction. La bibliothèque sans conversation, l’hôpital sans soin, le service à la clientèle sans compassion, c’est ça, la vie fausse. Un mensonge qu’on reçoit. Un mensonge qu’on finit par habiter. Ça finit par ressembler à une seconde nature. On oublie que c’est construit.
Je résiste à l’idée que cet état des lieux durera. Adorno ne croyait pas à l’issue. Moi, si. Je suis persuadée que les êtres ne peuvent pas se contenter d’exister sans se rencontrer. On nous met face à des caisses automatiques. On nous fait retourner nos livres seuls. On nous met en attente devant des robots qui s’excusent de ne pas comprendre notre problème. On nous prend notre temps comme s’il ne valait rien. Un jour, ce trop-plein-là va déborder. On ne peut pas indéfiniment vider les relations de leur substance sans que quelque chose, quelque part, se rebelle. L’empathie n’est pas une option. C’est ce qui nous tient ensemble.




