Le Taureau, 20 avril - 20 mai
Tout le monde a senti l’impatience. Tout le monde a ressenti les décisions qui traînaient depuis trop longtemps pis les vérités qui voulaient plus rentrer dans le tiroir. Le Bélier, c’est efficace pour défoncer des murs, forcer un moment, pour démarrer quelque chose pis pour convaincre que le mouvement, c’est déjà une réponse.
Irma tire une longue bouffée qu’elle expire par le nez. Le mouvement, c’est pas une réponse. C’est un début.
Maintenant le Soleil entre en Taureau. Le rythme change. L’ambiance aussi.
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Le Taureau, ça c’est du solide.
On dit : confort, plaisir, bonne bouffe, matins lents. C’est vrai. C’est aussi de la terre. Et la terre, ça supporte du poids. Ça demande de l’entretien. Ça se fout de ce que t’as planifié si les fondations tiennent pas.
Le Taureau arrive après le Bélier et pose la vraie question : ta vie peut-tu porter ce que t’as commencé ?
Il sait que t’as de l’élan, mais là, il veut être sûr que t’as de la structure.
Irma souffle sa fumée vers la fenêtre entrouverte. Elle attend pas la réponse. Elle sait que la plupart des gens l’ont déjà dans le corps, cette réponse-là. Ils veulent juste pas encore la dire à voix haute.
Le Taureau se fait sentir par la friction
Le corps coopère moins. Une routine nous semble tout à coup monotone. Le travail prend plus qu’il donne. Une bille de 50$ a l’air faux, et il l’est. Une habitude qu’on défendait depuis des années perd de son importance. Quelque chose qu’on tolérait commence à sembler indigne.
C’est pas juste une crise. C’est un signal.
L’irritation dit la vérité avant que la tête soit prête à la formuler. Observe ce qui frotte, ce qui semble fragile, ce qui coûte plus que ce que ça vaut.
Les signaux arrivent toujours discrètement avant de faire ben du bruit. Irma le note dans la marge. Pas pour toi. Pour elle-même.
Tes valeurs, elles sont pas dans ce que tu dis
Elles sont dans la vie que tu mènes. Dans ton travail, ta maison, tes dépenses, ton repos. Dans le niveau de tension que t’appelles normal depuis si longtemps que t’as oublié que c’était un choix.
Beaucoup de ce qu’on appelle stabilité, c’est de la tension familière avec un emballage plus propre. Le Taureau a une façon de mettre ça à nu. Pas délicatement.
La pression s’accumule, et c’est prévu
Chiron, pour ceux qui savent pas, c’est un astéroïde qu’on appelle la blessure blessée. Le guérisseur qui peut pas se guérir lui-même. Il entre en Taureau en juin. Irma mentionne ça pas pour faire peur mais pour que tu sois pas surpris quand quelque chose qui semblait cicatrisé se rouvre.
La saison du Taureau crée pas la blessure. Elle révèle où la blessure loge déjà. Ce qui remonte dans les prochaines semaines va te dire beaucoup sur ce que Chiron va venir chercher. Si quelque chose semble sous-alimenté, mal soutenu, dépendant de trop de compromis -- prête attention. Le Taureau montre où le plancher est fragile. Chiron va demander pourquoi un plancher fragile est devenu normal.
Certaines corrections semblent bonnes seulement après
Parfois la bienveillance ressemble à une meilleure limite. À payer pour la vraie solution plutôt que de prolonger un problème épuisant. À admettre qu’une configuration tient plus. À lâcher l’histoire selon laquelle l’épuisement, c’est de la sagesse.
Le progrès est rarement excitant. Souvent il ressemble au remplacement de ce qui t’épuise. Il amène à respecter enfin ses propres limites.
Irma rallume une cigarette. Elle ouvre le dossier Taureau.
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Le Taureau auteur est rare au Québec -- ou il se cache bien. Irma a cherché. Elle en a trouvé deux. Pas plus…
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Sergio Kokis — 6 mai 1944
Kokis, c’est du Taureau qui s’assume pas.
Né à Rio, élevé dans un quartier pauvre, institution de redressement à neuf ans, militant de gauche, exil forcé. Il atterrit au Québec en 1969 avec une valise pleine de mémoires trop lourdes pour rentrer dans n’importe quel appartement propre de banlieue. Il devient psychologue le jour, peintre et écrivain le reste du temps. Il publie son premier roman à cinquante ans. Le Pavillon des miroirs. Quatre prix. Un classique.
Irma souffle sa fumée vers le plafond. Cinquante ans. Le Taureau attend que ce soit prêt.
Son écriture, c’est du baroque de quartier pauvre. Des images qui collent. La misère pas embellie, juste regardée en face. Il peint et il écrit de façon identique, pas métaphoriquement, littéralement. Le même oeil. Le même entêtement.
Ce que Kokis fait, c’est creuser. La mémoire, l’exil, l’identité. Il tourne autour sans jamais lâcher. L’exil comme matière première. La mémoire comme seule patrie fiable.
Irma tapote la cendre. Les autres écrivent sur l’appartenance. Lui écrit depuis le dehors. C’est pas pareil.
Le Taureau tient à la terre. Kokis n’a plus de terre d’origine -- alors il en a construit une en mots. Une terre portable. Une vingtaine de romans. Autant de tableaux. Il s’est fait une fondation de toutes pièces. C’est ça, le Taureau à l’exil : il reconstruit ce qu’il a perdu, lentement, sans en parler.
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Gilles Pellerin — 26 avril 1954
Pellerin, lui, a construit sa maison à Québec et il n’en est jamais parti.
Nouvelliste. Fondateur de L’Instant même -- la maison d’édition de la nouvelle québécoise, ce format que tout le monde méprise et que lui défend depuis quarante ans avec l’entêtement tranquille d’un homme qui a raison et le sait. Il a même écrit un essai là-dessus. Nous aurions un petit genre. Titre qui dit tout sur la posture.
Irma ricane doucement. Le Taureau qui défend son lopin. Même si le lopin c’est une forme littéraire.
Son écriture est pleine de références : il cherche, il fouille. Il tisse comme d’autres bâtissent. Ses nouvelles ont été traduites en huit langues. Le petit genre qui voyage loin.
Ce qui est intéressant chez Pellerin, c’est la fidélité. À la nouvelle. À Québec. À L’Instant même. À la langue française -- il a écrit sur ça aussi, sur le français au Québec, sa mèche courte et sa résistance. Le Taureau fidèle à ce qui mérite fidélité.
Irma le note dans la marge. Pas de la rigidité. De la conviction.
En 2022, il publie Horoscopiques. Un recueil de nouvelles dont chacune est habitée par un signe du zodiaque.
Irma s’arrête. Elle relit. Elle pose son stylo.
Il m’a précédée. Ah ben crisse!







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