La reconnaissance ou la liberté
Ce que Fromm et Adorno m’ont appris sur l’écriture en ligne
C’est fou comme il y a des sujets qui reviennent en boucle, dans nos textes, dans nos vies…
Il y a quelques jours, je me suis assise dans une salle de cours pour la première fois depuis décembre. Mon dernier cours du bac, enfin!
Ce cours porte sur l’École de Francfort, un groupe de philosophes et de sociologues allemands des années 1920-30 qui ont essayé de comprendre comment l’oppression se fabrique, comment l’industrie culturelle fonctionne, et pourquoi l’émancipation individuelle semble toujours bloquée. Le professeur a mis une citation de Theodor W. Adorno au tableau et a dit, mine de rien : les questions des années vingt-trente sont sensiblement les mêmes que celles que nous posons aujourd’hui.
Je sais que nous vivons des temps troubles, mais entendre que les memes questions revenaient, presque intactes, depuis les années trente, m’a laissé un drôle de vertige.
Plus tard, il a parlé d’Erich Fromm. D’une idée simple, gênante : on ne cherche pas vraiment la liberté. On cherche la reconnaissance. On s’adapte, on accepte, parce que la reconnaissance sécurise. La liberté, elle, est vertigineuse. Elle ne ressemble à rien.
J’ai arrêté de prendre des notes un moment, le stylo en l’air. C’est tellement vrai, ça m’a rappelé un événement précis qui a eu lieu lors d’un autre cours intitulé Formes et fonctions du théâtre.
Un acteur connu remplaçait l’enseignant habituel à pied levé. Il a donné une seule consigne pour le travail du semestre : choisir une pièce du répertoire classique et expliquer en quoi elle résonne toujours aujourd’hui… format libre, présentation en jeu ou rédaction, tout est permis.
Ça m’avait enchantée et j’y ai fabriqué un podcast : une rencontre avec Pierre Corneille, pour parler de sa pièce L’Illusion comique en rapport avec nos fake news contemporaines, le tout produit avec l’aide d’IA, pour ajouter à la confusion. J’avais adoré ça.
Des jeunes du cours ont demandé, exigé des balises. Combien de pages. Combien de titres dans la bibliographie. Quels critères d’évaluation. Ce sont des étudiants en théâtre. Je m’attendais à une certaine aisance avec l’improvisation, avec la prise de décision. Leur réaction m’a agacée sur le moment. Je comprends mieux aujourd’hui ce qui était en jeu.
L’enseignant de l’actuel cours a dit avoir proposé quelque chose de semblable pour un travail de session à une autre classe, et y avoir vu la même panique s’installer en réponse. Le vide laissé par l’absence de consignes semblait les angoisser beaucoup plus que le travail lui-même. Les gens ne veulent pas la liberté, ils veulent savoir quoi faire, quoi dire, pour être admis dans le groupe, pour faire partie de la gang, pour plaire. Fromm appelait ça l’automatisme de conformité.
Les groupes changent, le mécanisme demeure le même. Ce n’est pas propre aux salles de cours. On le voit ailleurs. Même l’écriture en ligne n’y échappe pas.
On vous dit que votre travail a de la valeur, sous-entendu une valeur qui se mesure. Des abonnés, des paliers, des conversions, tout doit être mesurable. Des gens bien intentionnés vous expliquent comment monétiser votre audience, comment transformer vos lecteurs en revenus, comment vous vendre sans avoir l’air de vous vendre. Tout ça présenté comme de la liberté. Comme de la reconnaissance méritée.
Se démarquer… en faisant tous exactement la même chose.
Ce qu’on nous offre, c’est un système de validation déguisé en autonomie. Écrire ce que le lecteur attend de nous pour obtenir en retour son assentiment, son engagement financier et l’impression d’exister. Fromm décrivait déjà ce déplacement : préférer la reconnaissance à la liberté. Adorno, lui, décrivait des personnages qui ont l’air d’agir librement, mais qui restent pris dans un système qui les dépasse complètement, comme des marionnettes inconscientes de leurs fils. Un système qui pousse à la standardisation, tout en donnant l’illusion de l’originalité.
Évidemment, écrire ici, c’est déjà entrer dans ce système. Je ne suis pas à l’extérieur de ce que je décris. Publier, même gratuitement, c’est encore chercher un lecteur, donc s’exposer à une forme de validation. La différence ne tient peut-être pas à une pureté impossible, mais à une vigilance. À ce qu’on accepte de laisser transformer ou non.
Le marché récompense rarement le travail sur la forme. La forme ralentit, elle résiste, ne se laisse pas optimiser facilement. La littérature, c’est un art au même titre que la musique ou la peinture. On ne joue pas d’un instrument en posant les doigts dessus. Il y a un apprentissage du langage musical comme il y a un apprentissage de la langue littéraire. Travailler la forme, c’est peut-être aussi refuser la réponse immédiate. Refuser d’écrire ce qui se consomme facilement, refuser cette standardisation. Écrire, au sens où je l’entends, c’est ça.
Et dire que ces gars-là, les fondateurs de l’École de Francfort, tous des fils de bourgeois, parlaient des années trente… Hmmm… on se demande ce qu’ils diraient aujourd’hui.
De mon côté, j’écris depuis longtemps sans faire payer. Ce n’est pas de la vertu. C’est une position que j’ai tenue sans toujours savoir pourquoi, contre des arguments qui semblaient raisonnables, parfois contre mon propre doute.
Le cours m’a donné les mots pour ce que je percevais.
Ce que je veux quand j’écris, plutôt qu’une reconnaissance, c’est entrer en contact. Ce n’est pas la même chose. La reconnaissance nous place dans un système d’évaluation. Le contact suppose deux personnes qui se rencontrent dans un texte, sans que l’une soit redevable à l’autre.
Le contact n’est pas mesurable. Il peut ne laisser aucune trace visible. Pas de commentaire, pas de chiffre. Juste quelqu’un, quelque part, qui a été atteint et dont je ne saurai rien.
Pis si, à la suite de cette rencontre, quelqu’un a envie de prolonger en me faisant connaître son accord, son intérêt, ou l’inverse, c’est possible.
La liberté là-dedans, pour moi, c’est ça : refuser que l’écriture devienne une marchandise, une promesse de contenu entendu, une obligation de propos convenus. Certainement pas parce que l’argent est sale, j’en ai besoin comme tout le monde, mais parce que la logique marchande transforme ce qu’on écrit, ce qu’on choisit d’écrire pour séduire et ce qu’on taira pour ne pas déplaire.
Je ne m’attendais pas à retrouver mon propre discours dans des notes de cours de sociologie des années 30…






