La preuve que je suis humaine
Ce que voyager révèle
Lors de notre première visite, en 2018, Santa Bárbara de Samaná était encore un village de pêcheurs.
Pas une destination connu. Un lieu, un petit village au bout d’une péninsule d’une île coupée en deux.
Il y avait une foire aux manèges en ruine, voisine des chevaux attachés dans les terrains vagues, une Malecón vraiment sur la plage, sans frontière nette entre le village et la mer. Depuis le rivage, on voyait les carcasses de bateaux coulés, rouillées, immobiles au large et partout, des chaloupes au bois éclaté, aux couleurs vibrantes. Des camions de nourriture de rue se trouvaient un peu partout. Et les chiens, ils étaient dans les rues, sur la plage, au marché, sous les tables. Maigres, libres, vivants. Ils faisaient partie du paysage. On y trouvait un grand hôtel. Quelques B&B.
Ce n’était pas glamour.
C’était vrai.






Aujourd’hui, le Malecón est asphalté. Les chevaux ont disparu. Les bateaux morts aussi. Les manèges sont neufs, illuminés, clinquants. Tout brille, tout fonctionne. Un petit Disneyland dominicain, lisse, propre, faux.
Les pêcheurs ne sont plus là.
À leur place : la sollicitation permanente. Excursions “authentiques”, promesses standardisées avec baleines garanties, restaurants hors de prix souvent vides sans aucun plat local au menu. Et, comme un symbole presque absurde de cette transformation, un cigar lounge climatisé, fauteuils en cuir compris.




Les chiens aussi ont disparu. Ou presque.
On en croise encore quelques-uns, rares, maigres, trottinant parfois sur trois pattes. D’une douceur désarmante. Avec ces yeux qui demandent à la fois à manger et un peu d’amour.



Le village est devenu une vitrine.
Un lieu pensé pour être consommé.
Une ambition touristique démesurée s’est greffée au lieu, sans égard pour son rythme ni pour ce qu’il portait déjà. Ce qui a disparu n’a pas été transformé : ça a été effacé.
La population, elle, n’a plus vraiment le choix. Ici, le tourisme n’est plus une option, c’est la condition de survie.
Santa Bárbara n’est plus tout à fait un village mais pas encore une destination accomplie.
C’est tristement un décor en suspens, clinquant, rentable, où l’identité s’est dissoute sous les lumières nord-américaines.
Certaines sociétés chamaniques amazoniennes ont appris à accueillir les savoirs occidentaux sans abandonner les leurs. Elles additionnent. Elles tissent. Elles élargissent leur monde sans en effacer les fondations.
Ici, ce n’est pas une addition. C’est une substitution. Les savoirs du village, pêcher, réparer, habiter la mer, vivre avec ce qui est là, ne cohabitent pas avec le tourisme. Ils s’effacent pour lui laisser toute la place.
Et moi, qui reviens, je me tiens dans une zone trouble : témoin de l’avant, consommatrice de l’après, sans illusion sur les conséquences de ma présence.
Comment faire pour conserver le respect des êtres et des choses?
Comment faire pour tenir á l’écart de ces lieux simples la tête monstrueuse du capitalisme sans conscience?
Je ne sais pas encore comment le dire exactement, mais il faudra bien trouver un jour. C’est une question d’héritage mondial.
Une question de mémoire collective aussi.
Se souvenir qu’il existe autre chose à manger que pizza et frites. Que se trouver à Samaná devrait être une expérience singulière, enracinée dans un lieu précis, et non un tour de manège préprogrammé, interchangeable, reproduit d’un village des Caraïbes à l’autre.
À force de lisser les lieux pour les rendre immédiatement reconnaissables, on finit par fabriquer des îles qui se remplacent les unes les autres, des destinations sans aspérités, sans voix propre, où le voyage cesse d’être une rencontre pour devenir une répétition.
Et l’humaine en moi n’a pas envie de ça.
Ce que je n’ai pas écrit dans ce texte, c’est que je continue d’aimer venir ici.
J’aime la lumière du matin sur la baie. J’aime les fruits que je ne trouve pas chez moi. J’aime la lenteur des après-midi trop chaudes. J’aime encore certains regards, certaines voix, certains gestes qui résistent malgré tout.
Et cette affection me met profondément mal à l’aise.
Parce qu’aimer un lieu en train de se transformer sous l’effet du tourisme, c’est toujours accepter une part de responsabilité. Je marche sur ce Malecón asphalté en sachant très bien que je fais partie du système qui l’a rendu nécessaire. Je mange dans des restaurants qui remplacent ceux qui existaient avant. J’ai acheté un appartement dans un immeuble qui n’aurait peut-être jamais été construit sans la présence de gens comme moi.
Je me surprends parfois à chercher les chiens.
Je les repère de loin. Ils sont moins nombreux. Plus fragiles. Quand ils s’approchent, je les ignore avec, dans le coeur, une tendresse disproportionnée et aux lèvres des prières muettes. Je sais bien que toute tentative de réparer quelque chose est inutile et que je me ferais du mal (j’ai l’attachement facile) sans leur faire de bien.
Je photographie moins qu’avant. Non par respect absolu, je ne veux pas me raconter d’histoire, mais parce que j’ai parfois l’impression que prendre une photo, c’est déjà transformer un lieu en souvenir consommable.
Je continue pourtant de revenir.
Je me raconte que je soutiens l’économie locale. Que je crée des liens. Que je fais attention. Tout cela est vrai. Et insuffisant en même temps.
Voyager, j’en prends conscience ici plus qu’ailleurs, n’est jamais un geste innocent. C’est un équilibre instable entre la rencontre et la transformation, entre la curiosité et la consommation.
Peut-être que rester humaine, pour moi, passe par cette inconfortable lucidité : continuer d’aimer, tout en refusant de croire que cet amour est pur.


