La littérature bleue, ça existe?
Bah, non...
Il n’existe pas de littérature bleue. Et pourtant le bleu est tout autour du monde de l’écrit. Une même couleur, deux directions : d’un côté, le bleu qui descend, la Bibliothèque bleue de Troyes, le savoir pratique qui circule hors les murs, jusqu’aux hyperliens de Wikipedia, de l’autre, le bleu qui monte, la fleur bleue de Novalis, la Sehnsucht, le désir de ce qu’on ne peut pas atteindre.
Deux bleus qui ne se sont jamais parlé, jamais même rencontré.
La Bibliothèque bleue n’est pas dans l’histoire de la littérature. Peu de gens en ont entendu parler. Pourtant, pendant deux siècles, elle a circulé de porte en porte, dans les campagnes françaises.
Troyes, 1602. Nicolas Oudot imprime des livrets à couvertures bleues : almanachs, vies de saints, contes, remèdes, calendriers. Le papier est fabriqué à partir de chiffons recyclés et la qualité s’en ressent. Les textes sont souvent tronqués, mal reproduits, récupérés de manuscrits plus anciens. Des colporteurs prennent la route pour les distribuer.


Pendant un siècle, les autorités laissent faire. Puis en 1701, des interdictions visent le colportage. Un édit de 1757 va jusqu’à menacer de mort quiconque distribue ces livres clandestins.
Et les gens lisent quand même. Ou se font lire. La Bibliothèque bleue va là où les livres savants ne vont pas. Elle arrive, maladroite, approximative, jusqu’aux seuils des maisons où quelqu’un, le curé parfois, ou le colporteur lui-même, lit à voix haute pour les autres.
Oudot abandonne le métier vers 1760. Les Garnier, qui ont pris la relève, ferment en 1830. En 1852, Charles Nisard rédige un réquisitoire pour faire bannir ce qui reste de la littérature de colportage. Le petit peuple ne devrait pas lire ce qu’on ne lui a pas prescrit.
On sait qu’un exemplaire de chant de Noël de colportage se trouvait dans la bibliothèque de Marie-Antoinette. Le mépris affiché. La lecture secrète.
Ce que la Bibliothèque bleue transmettait surtout, c’était du savoir faire. Comment cultiver une parcelle de terre. Comment réparer. Comment soigner. Une réappropriation des savoirs techniques par ceux que les institutions ne formaient pas.
Mais il existe un autre manque. Un manque qui ne se résout pas dans le savoir, ni dans le geste, ni dans l’usage. Un manque qui ne renvoie plus à ce que l’on ne sait pas faire, mais à ce que l’on ne peut pas être.
C’est là que le bleu change de direction. Et qu’il devient romantique.
Ce bleu qui monte ne vient pas de nulle part. Depuis le XIIe siècle, la Vierge le porte. Les romantiques en héritent.
En 1774, Goethe publie Les Souffrances du jeune Werther. Le héros aime une femme mariée. Mais ce n’est pas seulement elle qu’il ne peut pas avoir, c’est une façon d’exister dans le monde qui lui est refusée. Il en mourra. Le roman déclenche une vague de suicides à travers l’Europe. Le désir de l’inaccessible poussé jusqu’à sa limite.
Caspar David Friedrich peint la même chose. Ses personnages sont toujours de dos, face à l’horizon, à la mer, aux montagnes. On ne voit jamais leur visage. Seulement ce qu’ils regardent, cet horizon qu’ils ne peuvent atteindre.
En 1802, Novalis publie Heinrich von Ofterdingen. Au cœur du roman : une fleur bleue. Le héros la cherche. Il ne la trouve pas. Il ne peut pas la trouver. Les Allemands ont un mot pour ce désir-là : Sehnsucht, la nostalgie de ce qu’on n’a jamais eu, le vague-à-l’âme. Un bleu qui monte. Qui aspire, désire, mais ne transmet rien.
La Sehnsucht traverse le XIXe siècle et change de véhicule. Jules Verne et H. G. Wells déplacent ce désir vers des mondes possibles, des voyages, des machines. L’inatteignable cesse d’être seulement rêvé : il devient projeté. Aujourd’hui, Elon Musk en prolonge la logique sous une forme nouvelle : rendre l’ailleurs praticable, transformer l’inatteignable en programme, en trajectoire, en destination.
Il existe un autre désir de l’inaccessible. Celui-ci se trouve à des milliers de kilomètres de l’Allemagne. Le blues naît dans les champs de coton du sud américain, après l’abolition de l’esclavage qui n’a rien aboli. Le même vers répété deux fois, la résolution qui ne résout rien. Ralph Ellison, James Baldwin portent ça dans la littérature. Ils frappent à une porte sourde.
Le bleu d’en bas, lui, a continué sa route.
Wikipedia. Les forums. Les tutoriels YouTube. Le bleu des hyperliens. Cette couleur qui signale partout qu’ici, tu peux aller plus loin. Le même savoir pratique qui circule hors les murs, sans accréditation, sans privilège. Ce n’est pas une source valide, mais des millions de gens apprennent quand même.
Les deux bleus ne se sont jamais mélangés. La Sehnsucht, Musk et Mars, pour ceux qui ont les moyens de désirer l’infini. Wikipedia, les forums, les tutoriels, pour ceux qui réparent eux-mêmes parce qu’ils ne peuvent pas payer quelqu’un d’autre.
Le jaune est devenu giallo. Le blanc est devenu doctrine. Le bleu, lui, n’a jamais donné son nom à un genre. Il a circulé sans être nommé. Sans théorie. Sans légitimité.
La même couleur. Deux mondes.





