La flamme et le seuil
La nuit de l'exil
La vue d’une bougie luttant contre une panne d’électricité sur la page d’Andréanne a fissuré le présent.
Derrière la flamme tremblante, un autre soir a surgi dans ma mémoire, un soir ancien, frissonnant de froid et de silence.
J’avais presque dix ans. 1968. L’hiver, souverain, tenait la ville sous une cloche givrée. La nuit tombait tôt, sans aviser. Quelqu’un, là-haut, semblait souffler sur le jour. Une panne d’électricité avait plongé le logement dans une obscurité épaisse, presque sanctifiée. Sur mon bureau, la bougie dressait une maigre veilleuse d’autel : ses ombres grimpaient aux murs comme des géants ressuscités. Le silence grandissait. Le froid gagnait. Et ma solitude devenait cathédrale.
Assise devant la fenêtre enneigée, je lisais à haute voix pour un autre. Ma voix s’élevait, tremblée, comme une prière mal apprise. Les mots butaient contre la lumière vacillante. Les larmes coulaient, dans une douleur trop vaste pour une enfant, trop ancienne déjà. Devant l’injustice d’un pacte brisé, une tristesse inhabitable m’envahissait, la réalisation soudaine qu’on peut être abandonné au seuil même de sa propre maison.
Sur le rebord, un gros chat gris veillait, muet.
Il ne miaulait pas. Il savait.
C’était le nôtre. Un compagnon des jours ordinaires, souverain de ruelles. À cette époque, les chats vivaient dehors, libres et taciturnes, sauf ceux “de race”, promis aux coussins et aux caresses. Le nôtre appartenait au vent, à la neige, à l’ombre. Il venait, repartait, disparaissait dans la ville comme dans un rêve.
Puis un jour, il n’est pas revenu.
Ni le lendemain.
Ni les jours d’après.
Nous l’avons cru mort. Les disparus ne laissent que des absences qu’on apprend à contourner.
En face, le scolasticat de l’Immaculée-Conception dressait ses murs austères. Les jeunes en soutane traversaient les jardins, tête inclinée sur le missel, prisonniers volontaires de la lumière étroite. Un lieu de silence, de discipline et d’ombre. Plus tard, tout serait rasé pour faire place à l’école Jeanne-Mance. Mais à l’époque, ces pierres cachaient un sous-sol de caves froides, de corridors aveugles, de soupirs enfermés.
Puis les bâtiments ont été abattus.
Et le chat est revenu.
C’était bien lui, mais métamorphosé. Un revenant. Amaigri, les oreilles trouées, la gueule fendue d’un côté, laissant voir une plaie rouge comme un stigmate. Mes parents ont murmuré qu’il avait dû servir de chasseur, enfermé dans les caves du presbytère. Instrument vivant, outil oublié dans la nuit du monde, libéré par la démolition des lieux.
Ma mère a posé un bol de nourriture.
Le sang s’y est mêlé.
Son visage s’est fermé durement. Elle a parlé de maladies, de contagion, de périls invisibles. La peur, plus forte que la pitié, s’est installée.
La porte n’a pas été ouverte.
Le chat est resté sur le rebord de la fenêtre. Silhouette coupée dans la neige, obstinée comme une foi. Il attendait. Fidèle au pacte muet des anciens jours. Il croyait encore qu’on ne bannit pas ceux qui ont souffert pour survivre.
On a soufflé la bougie. On m’a envoyée me coucher.
Dans le lit glacé, quelque chose s’est rompu. Ce n’était pas seulement l’attachement à l’animal : c’était la confiance, la petite lumière en dedans. La maison n’était plus un refuge. La confiance et la sécurité avaient disparu d’un coup, trahies par les adultes qui avaient fermé la porte sur la fidélité. Elle n’était plus qu’un sanctuaire déserté, une cathédrale de pierre creuse. Le refus d’ouvrir cette porte fut pour moi un premier blasphème.
Je ne sais pas ce que ce chat est devenu.
Je sais seulement que, depuis cette nuit-là, chaque seuil me paraît suspect, chaque fidélité sans récompense, obscène.
La petite fille vit toujours en moi. Elle pleure encore le chat qu’on n’a pas laissé entrer.





si un plissire pour voire cette foto Johanne 🕯🕯🕯🕯🕯🕯 🌹🌹🌹