La fatigue du “je”
Quand le récit de soi ne suffit plus
Sous ma publication Écrire à hauteur de cuisine, il y a Discussions fuyantes qui me propose de jaser d’autofiction…ça m’a interpellé, alors me voilà, de retour en madame Sérieuse… maudit que j’aurais fait une bonne prof…
Elle m’écrit:
"Tu me fais penser à une discussion que j’avais avec ma copine. Elle a beaucoup de difficulté à se retrouver dans une partie de la littérature québécoise, car s’est beaucoup de l’autofiction et que ce n’est pas sa tasse de thé.
Alors : crois-tu que nous aimons autant ce style car on s’y reconnaît? Car nous en sommes rendus à ce point dans notre identité?”
Ce que je lis:
Pour certains lecteurs, il semble que l’autofiction ne répond pas à leurs besoins de lecture, qu’elle est partout dans la littérature québécoise contemporaine, ou qu’elle y occupe beaucoup de place.
Trop de je. Trop d’intime. Trop de récits collés à l’expérience personnelle.
Même si toutes les formes coexistent encore, il y a, en effet, une certaine prédominance du récit de soi. C’est le genre qui circule le plus, se commente le plus, se reconnaît le plus. Il semble être le genre littéraire au premier plan.
La question qui vient ensuite est légitime :
“si cette impression est si répandue, est-ce parce que nous nous y reconnaissons davantage ? Et si oui, est-ce que cela dit quelque chose de là où nous en sommes, collectivement, identitairement ?”
Je pense que oui. Et il y a des raisons à ce phénomène.
Et c’est ici que je pose sur mon nez mes lunettes de prof… et
DISCLAIMER: je ne détiens pas la vérité, mais je me pose en chercheuse qui essait de comprendre comment le littéraire se met en place et se vit. Je partage ces courtes réflexions à des fins de discussion, je n’écris pas de thèses sur Substack. Et je peux être dans le champ, ça s’est déjà vu, et c’est la vie. J’apprends autant que je transmet dans tout ça.
Ok… Go…
D’un côté, l’autofiction a répondu à un besoin réel. Quand les grands récits communs s’affaiblissent, tels les projet collectif, un horizon politique clair, un avenir ensemble, il reste quelque chose de très simple : l’expérience vécue. Le “je” devient alors le lieu d’où l’on parle, pas par narcissisme, mais par nécessité.
Et de l’autre, du côté de la réception, lire un récit personnel demande peu de prérequis. On n’a pas besoin de connaître un contexte précis, une tradition littéraire ou un cadre théorique. Il suffit de reconnaître un malaise, la fatigue, le sentiment d’être entre assis entre deux chaises. C’est souvent à cet endroit que le texte trouve son lecteur.
C’est aussi pour ça que ces textes circulent bien. Le “je” fonctionne comme une porte d’entrée. On entre par le sensible, le concret, par quelque chose qui touche. Et parfois, seulement parfois, on va plus loin.
Il faut aussi nommer le contexte dans lequel tout ça s’inscrit.
On ne parle pas de l’autofiction dans l’abstrait, mais dans une littérature québécoise précise, avec son histoire, ses hésitations, ses silences.
Le Québec est une société qui a longtemps cherché à se dire collectivement. La langue, la littérature, le projet national ont servi de lieux de rassemblement, de mise en commun, parfois de combat. Puis ce récit s’est fragilisé. Il n’a pas disparu, mais il est devenu plus lourd à porter. Dire “nous” est devenu délicat, chargé, souvent conflictuel.
Dans ce contexte, dire “je” est moins risqué. C’est une façon de se situer sans parler au nom de tous, de prendre la parole sans prétendre représenter la collectivité, de dire quelque chose de réel sans parler au nom de tout le monde.
L’autofiction permet ainsi de continuer à écrire dans une société où le récit collectif vacille. On y parle d’identité, de langue et d’appartenance, mais par détours, à partir de vécus personnels, individuels. Le collectif est là, mais en arrière-plan, jamais posé de front.
Ce n’est pas une solution idéale. C’est une manière de composer avec une identité qui cherche encore comment se dire ensemble.
Mais il faut regarder aussi l’autre partie de l’histoire.
L’autofiction est aujourd’hui devenue une forme confortable. Elle protège. Quand un texte repose sur le vécu, il est plus difficile à questionner. On hésite à critiquer, à discuter la forme, à demander davantage. Le vécu fait autorité. Ce qui devait servir de point de départ devient parfois un point d’arrêt.
À l’origine pourtant, ce n’était pas le projet. Quand Serge Doubrovsky invente le terme à la fin des années 1970, il pense une écriture qui bouscule le je, qui ne vise ni la facilité ni le réconfort.
Si l’autofiction est aujourd’hui si lisible et si répandue, c’est peut-être parce qu’elle a changé de fonction et ce n’est pas un hasard.
Elle correspond bien à la manière dont les textes circulent maintenant. Elle est efficace… mais aussi prévisible.
C’est là que l’ennui ressenti par certains lecteurs devient révélateur. Il n’est pas nécessairement un rejet de l’intime, ni une nostalgie du « grand roman d’avant ». C’est peut-être le signe que la reconnaissance ne suffit plus, qu’elle ne comble plus le besoin de lecture de chacun, que la vie des uns vaut bien la vie des autres et qu’on voudrait un peu d’ailleurs.
À mon avis, l’omniprésence de l’autofiction dans le paysage littéraire québécois est un symptôme, et la fatigue qu’elle suscite dit moins un rejet du “je” que le fait que la reconnaissance, à elle seule, ne fait pas toujours récit, encore moins récit commun.




Le Québec cherche encore son identité.