La colère en veille
scène pour une voix
(Un personnage. Un plateau presque vide. Une chaise. Un verre d’eau, intact. Silence. Elle ne s’assoit pas tout de suite.)
Elle
(immobile, la mâchoire serrée)
— Ce qui me met en colère,
c’est ce qui glisse.
(Elle désigne l’air devant elle.)
Les gens qui entrent trop vite,
qui prennent toute la pièce
comme on prend une scène.
Qui parlent fort, laissent entendre,
puis disparaissent comme si rien,
rien ! n’avait eu lieu.
(Un temps. Elle sourit, mais sans y croire.)
Cette impression d’avoir été là, pour de vrai,
et que l’autre, lui,
jouait, déjà ailleurs.
(Elle se met à marcher, court trajet, demi-tour, retour au point de départ.)
Je déteste le flou
celui qui a des airs de profondeur,
celui qui prétend tenir à toi.
Les mots justes utilisés comme accessoires,
de jolies boucles d’oreilles, différentes à chaque matin.
La reconnaissance distribuée comme des bonbons,
sucrée, immédiate,
oubliée avant la fin de la journée.
(Elle lève la main, comme pour poser une question, puis la laisse tomber.)
Je déteste devoir deviner.
Lire entre les lignes, encore,
toujours.
Sentir qu’il y a quelque chose
et ne jamais savoir quoi.
(Un silence épais. Elle fixe le public.)
Je suis en colère contre cette fatigue-là.
La fatigue d’être celle qui entend trop,
qui ajuste,
qui voit,
qui ne dit rien.
(Plus sec.)
Alors que j’aimerais juste être là.
Simplement.
Sans stratégie.
Sincère.
Sans battement de cils girlie.
Sans passe de muleta.
Juste moi, mes fausses certitudes et mes doutes brevetés.
(Elle s’assoit, au bord de la chaise, prête à se relever.)
Me taire appelle pourtant la colère.
Choisir le calme, le contrôle,
la retenue mène au ressentiment.
Savoir exactement quoi dire
et ne pas le dire (colisse de crisse de tabarnak! ).
(Elle se penche légèrement vers le public.)
Parce que je sais ce que ça coûte,
de laisser sortir la colère.
Je sais la force que ça a.
(Elle se redresse.)
Et je refuse qu’elle décide pour moi.
(Elle regarde ses propres mains.)
Mais elle est là quand même.
Vibrante.
Juste là.
(Elle pose une main sur sa poitrine, geste presque imperceptible.)
Et parfois,
ça serre.
(Long silence)
Pour rappeler
que c’est bien vivant.
(Elle laisse retomber sa main. Ne bouge plus. Lumière qui baisse très doucement. Noir.)
Sur un prompt de Catherine Clair, La Clairière .




Super disposif. Tu m'as littéralement attrapé jusqu'à VOIR la scène se dérouler sous mes yeux. Je viens de prendre une claque. Je vais retenir ça.