Kent Monkman / Miss Chief Eagle Testickle
Une visite au musée...
Au musée, hier (je sais, tard, c’est la dernière journée de l’exposition, aujourd’hui, 8 mars), j’ai découvert l’œuvre de Kent Monkman. Il y avait foule et une longue attente avant de pouvoir s’avancer vers les tableaux. Ces toiles font quelque chose, on le sent dans la façon dont les gens s’arrêtent, commentent entre eux, s’éternisent devant les détails somptueux. Ces oeuvres reprennent les grandes scènes peintes par les artistes européens du XIXe siècle, ces visions triomphantes qui ont façonné notre imaginaire collectif, et les retournent comme un gant, révélant l’envers du récit.
L’artiste
Kent Monkman, né en 1965 à St. Marys en Ontario, est un artiste cri désormais installé à Toronto. Peintre, performeur, cinéaste, il manie les codes de la peinture d’histoire avec une ironie souveraine. Dans ses compositions monumentales, il revisite les récits fondateurs de l’Amérique du Nord, colonisation, missions, pensionnats, conquête de l’Ouest, depuis l’autre rive. Les héros y changent de visage : ce ne sont plus les colonisateurs qui tiennent le pinceau du récit, mais les peuples autochtones, réinvestis de leur puissance symbolique.
Son univers mêle l’héritage académique de la peinture européenne à la critique politique contemporaine, la théâtralité du spectacle à une exploration subtile des identités queer et Two-Spirit. Tout cela converge dans une figure centrale : Miss Chief Eagle Testickle, alter ego flamboyant de l’artiste. Trickster1, séductrice et guide ironique, Miss Chief traverse ses tableaux comme une apparition. Elle bouleverse les cadres, s’invite dans les grandes scènes coloniales, déstabilise la majesté des conquérants. Sa présence, à la fois mythologique et charnelle, fissure la narration officielle et y insuffle une liberté irrévérencieuse.


Dans des centaines de nations autochtones à travers l’Amérique du Nord, et au-delà, sur presque tous les continents, des personnes vivaient en dehors du partage strict entre masculin et féminin, et cette réalité était nommée et reconnue. L’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure a documenté chez les Inuit une pratique répandue : certains enfants étaient nommés selon l’âme d’un ancêtre de sexe opposé et élevés en conséquence, traversant les deux mondes sociaux, apprenant les codes, les gestes, les savoirs de l’un et de l’autre. Ces personnes n’étaient pas mises à l’écart. Elles étaient recherchées précisément pour cette double connaissance, cette capacité à circuler là où les autres ne voyaient qu’une frontière. Guérisseurs, médiateurs, gardiens de mémoire, ils occupaient une place fonctionnelle et reconnue dans la vie ordinaire de leur communauté. La colonisation a méthodiquement effacé tout cela, en imposant une vision binaire du genre d’abord au nom de la théologie chrétienne, puis au nom de la science médicale du XIXe siècle, qui a codifié deux sexes comme seule norme naturelle. En quelques générations, des siècles de reconnaissance ont été détruits, et les personnes qui auraient autrefois tenu ces rôles se sont retrouvées sans nom, sans place, sans transmission possible. Lorsque Monkman convoque Miss Chief Eagle Testickle, il ne crée pas un personnage provocateur : il ressuscite une figure que l’histoire a voulu faire disparaître, et lui rend la dignité et l’espace qu’on lui avait volés.
La figure de Miss Chief appelle pourtant une question que Monkman lui-même ne résout pas entièrement. Son érotisme, les talons aiguilles, les vêtements vaporeux, le corps offert et souverain à la fois, emprunte un imaginaire très précis, celui du désir occidental contemporain, et on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’Edward Said décrit dans L’Orientalisme : le corps de l’autre racialisé comme surface de projection fantasmatique, disponible, excessif, plus libre que le corps civilisé. Monkman retourne-t-il ce regard, ou le rejoue-t-il depuis l’intérieur en croyant le subvertir ? La séduction est peut-être l’hameçon : Miss Chief attire le regard colonial avant de le piéger et de le retourner. Mais la tension reste ouverte. Il y a aussi autre chose, plus trouble : Miss Chief est un corps d’homme habillé en femme séductrice, et dans ses tableaux, les colonisateurs et les missionnaires ne lui résistent pas. Ils succombent. On peut y lire un miroir tendu vers le désir refoulé de ces hommes venus imposer un ordre moral qu’ils transgressaient dans l’ombre, des missionnaires célibataires, des soldats, des institutions entièrement masculines qui condamnaient publiquement ce qu’elles pratiquaient en silence. La violence contre les personnes Two-Spirit a peut-être aussi cette origine : la punition de ce qu’on ne pouvait pas s’autoriser. Ce sont des lectures, pas des certitudes. Je découvre cette oeuvre, et elle continue de travailler les questions qu’elle soulève.



Les œuvres de Monkman empruntent souvent la forme grandiose des fresques du XIXe siècle : drames collectifs, foules en mouvement, paysages d’une ampleur presque théâtrale. Pourtant, quelque chose déraille toujours. Les hiérarchies s’inversent, les corps changent de rôle, les conquistadors chancellent, les figures autochtones reprennent la terre et la lumière. Car Monkman réutilise à dessein la rhétorique esthétique qui a jadis glorifié la conquête pour y inscrire les violences qu’elle a tues : le déracinement, les pensionnats, la dépossession, le mythe fondateur lui-même.
Il y a un détail pictural qui frappe et qui ne se laisse pas oublier : la pâleur des colonisateurs, des missionnaires, de tout ce monde conquérant que Monkman peint non pas simplement blanc, mais fantomatique. Ce ne sont plus des carnations, c’est une absence de couleur poussée jusqu’à la transparence, jusqu’au cadavre. Et ce choix n’est pas anodin dans la tradition picturale que Monkman retourne contre elle-même : dans la grande peinture académique européenne du XIXe siècle, la blancheur de la peau était un critère de beauté, de noblesse, de civilisation. Ingres, David, tous ces peintres travaillaient la carnation claire comme une lumière intérieure, un signe d’élévation morale autant qu’esthétique. Monkman prend exactement ce code et le pousse jusqu’à son point de rupture : le blanc devient cadavérique, la noblesse devient vacuité, la lumière devient froideur de marbre. Ces hommes sont déjà des revenants, et le mot prend ici tout son poids : ils occupent des territoires qui n’ont jamais été cédés, des terres sur lesquelles aucun traité n’a été signé, aucune permission accordée. Dans un sens historique et juridique très littéral, ils hantent une maison qui n’est pas la leur. Le fantôme, dans la tradition occidentale, est habituellement celui qu’on veut voir disparaître, la présence résiduelle qu’on voudrait effacer. Monkman renverse exactement ça : ce sont les colonisateurs qui sont spectraux, errants, sans racines, et les peuples autochtones qui sont incarnés, chauds, colorés, vivants sur leurs propres terres.
Il faut pourtant dire quelque chose d’autre, quelque chose que j’ai ressenti devant les toiles et que je ne veux pas taire par déférence. Les tableaux de Monkman sont chargés. Très chargés. Il s’y passe tellement de choses simultanément, tant de scènes superposées, de niveaux de lecture, de références, de personnages, de gestes, que le regard finit par ne plus savoir où se poser. On cherche un centre, une entrée, un fil, et on se retrouve à dériver d’un détail à l’autre sans jamais vraiment atterrir. Le message, à force de vouloir tout dire, risque parfois de se dissoudre dans sa propre abondance. On peut défendre cette surcharge comme un choix délibéré : la colonisation a été un empilage brutal de violences simultanées, et le chaos visuel reproduirait quelque chose de cette expérience d’écrasement. Le regardeur débordé rejouerait malgré lui la position de celui qui a été submergé par l’histoire. C’est une lecture cohérente. Mais elle a le défaut de justifier n’importe quoi, et elle ne change pas ce qu’on éprouve réellement devant la toile : une légère perte de prise, un sentiment que la puissance du geste se dilue dans l’accumulation. Il y a dans l’œuvre de Monkman une urgence de tout restituer, tout réparer, tout dénoncer en une seule image, et cette générosité formelle est aussi, parfois, sa limite. Les œuvres qui font le plus de bruit ne sont pas toujours celles qui résonnent le plus longtemps.
Ce qui frappe malgré tout, dans son œuvre, c’est la beauté. Une beauté éclatante, baroque, presque excessive, et pourtant traversée, sous la surface, par la douleur, la mémoire, la colère survivante. Ses toiles nous rappellent que l’histoire a toujours été écrite et peinte par les vainqueurs. En reprenant les pinceaux, Kent Monkman ne se contente pas de peindre contre cette histoire : il la réinvente depuis la plaie et la fierté de ceux qui avaient été exclus du cadre. Je suis entrée dans ce musée sans le connaître. J’en suis sortie avec des questions qui ne me lâchent pas, ce qui est peut-être la meilleure définition possible d’une grande oeuvre.
Pour en savoir plus:
Trickster : figure présente dans de nombreuses cosmologies autochtones d’Amérique du Nord, le trickster est un être qui transgresse les règles pour montrer qu’elles ne sont pas immuables. Ni tout à fait humain ni tout à fait esprit, il circule entre les mondes, les genres, le sacré et le profane. Il dérange non pas pour tromper, mais pour révéler ce que l’ordre établi préfère cacher. On le retrouve sous de nombreuses formes selon les nations : le corbeau, le coyote, le lièvre. Sa présence est déstabilisante et nécessaire.






Merci d’avoir partagé ça. Le texte sur Kent Monkman pis son personnage Miss Chief Eagle Testickle m’a vraiment brassée. Y’a là une manière de retourner l’histoire à l’envers, avec de l’ironie, de la flamboyance pis une lucidité qui cogne fort.
On pense connaître les récits, pis soudain quelqu’un arrive, tire le rideau, pis on voit toute la mise en scène coloniale en arrière. Merci pour cette lecture-là, ça dérange un peu, ça fait réfléchir beaucoup, pis c’est exactement pour ça que ça vaut la peine d’être partagé.