Juillet à Montréal sent la crème solaire, le gazon coupé pis les décisions qu’on va regretter à l’automne.
Le cabinet d’Irma est ouvert sur la rue. Le ventilateur brasse de l’air chaud avec beaucoup de conviction pis très peu de résultats. Les cartes collent un peu aux doigts. Même les planètes ont l’air moites.
Juillet, c’est le mois où tout le monde devient un peu délirant.
On veut changer de vie, changer de ville, changer de carrière, changer de partenaire, acheter une maison, vendre une maison, partir en voyage, rester en voyage ou apprendre à faire du pain au levain comme si c’était ça qui nous séparait du bonheur depuis le début.
La chaleur fait ça au cerveau.
Les médecins parlent de déshydratation. Moi, je parle d’optimisme saisonnier.
(Elle allume une cigarette.)
Profitez-en pendant que ça passe.
L’automne reviendra bien assez vite vous rappeler qui vous êtes.
Bon… Cancer ♋️🦀.
Arrive que je te regarde comme il faut au fin fond de l’âme. Parait que Mercure te ramène vers tes racines. J’ai jamais compris pourquoi. Si les racines étaient si agréables, les arbres passeraient leur temps à essayer de les déterrer.
Enfin.
Toi, Cancer, c’est exactement le genre d’affaire qui te parle, les racines. Passe donc une fin de semaine à Charlevoix. Ou Kamouraska? J’les mélange toujours. À mon âge, tous les villages où les boutiques vendent du savon à trente piasses la barre finissent par se ressembler. Toi, par contre, tu distingues les nuances. « Ici, c’est plus authentique. » Ah oui? Le savon est fait avec le lait d’une chèvre plus sincère?
Tu vas revenir avec un pain au levain sous le bras, un pot de confiture aux camerises… pis une idée dangereuse.
Ah… Ça, c’est tellement Cancer.
Tomber amoureux d’un endroit comme si c’était une personne. Tu voies une galerie, une vieille grange, un jardin en fleurs, pis t’imaginer Noël, les enfants qui courent dehors, les pommes qui mûrissent, le chien qui vieillit tranquillement sur le perron. Tu fabriques une vie complète à partir d’une visite de vingt minutes.
Après ça, tu passes tes soirées sur Centris. « Regarde les poutres! Regarde le cachet! » Regarde donc la fondation, sacrament! Personne regarde la fondation! C’est comme dans les fréquentations. Les fissures, ça attend toujours que t’aies signé.
(Elle tire une longue bouffée.)
Pis là, la chaleur va t’achever.
Tu vas commencer à parler de poules. Les Cancer parlent toujours de poules quand ils rêvent d’une vie plus simple. Comme si le bonheur était caché dans un œuf encore chaud. Les humains sont extraordinaires. Ils tombent toujours amoureux de la photo. Jamais de l’ouvrage caché derrière.
Le pire, c’est que dans deux mois, tu vas oublier la campagne. Les poules vont retourner dans l’imaginaire, le levain va mourir au fond du frigo pis la seule chose qui restera de ton grand projet, c’est un pot de confiture que personne ouvre parce qu’il vaut « ben trop cher pour un mardi ».
Si t’as vraiment envie de changer de vie, vide donc le tiroir où tu gardes les vieux chargeurs de téléphone. Si t’es pas capable de te débarrasser d’un câble pour un Nokia de 2008, tu quitteras pas Montréal pour aller vivre avec des chèvres.
Bon.
Comme lecture du mois, je te propose
Sophie Bienvenu, Chercher Sam — Mathieu vit dans la rue, et ce n’est pas un accident. Sa chienne Sam est tout ce qui le retient encore debout. Quand elle disparaît, il part la chercher et tombe sur ses propres fantômes. Parfois la fondation, c’est juste une laisse qu’on refuse de lâcher.
Hélène Dorion, Pas même le bruit d’un fleuve — Hanna vide les tiroirs de sa mère morte et trouve des carnets, des photos, un silence entier. Elle remonte le fleuve jusqu’à Kamouraska pour comprendre ce que Simone n’a jamais dit. La vraie maison de famille, ce n’est jamais celle qu’on visite un samedi — c’est celle qu’on déterre.
J’ai chaud.
Pis ma cigarette goûte le tabac humide.
Next.
Lion ♌️🦁
(Irma s’évente vaguement avec une circulaire. La cigarette est restée collée à sa lèvre inférieure.)
Lion, mon beau…
Juillet, c’est ton mois préféré. Pas à cause des vacances. À cause des terrasses. Enfin un endroit où tu peux être vu sans que les gens trouvent ça suspect.
Les astrologues disent que Jupiter te rend magnétique. C’est leur façon élégante de dire que tu vas encore parler trop fort. Mais ça marche. Les Lions ont un talent profondément irritant : ils arrivent quelque part et, cinq minutes plus tard, on a l’impression qu’ils sont les propriétaires de la terrasse. Ils saluent le serveur comme un vieil ami, déplacent une chaise sans demander à personne, recommandent le cocktail maison à une table voisine pis donnent l’impression que c’est eux qui paient les taxes municipales.
Tout va bien jusqu’au moment où quelqu’un d’autre attire l’attention.
Un mariage.
Une demande en fiançailles.
Une cousine qui annonce qu’elle attend un enfant.
Même un labrador particulièrement sympathique pourrait te voler la vedette. Ça t’agace. Tu fais semblant que non, mais tu viens de commander un autre spritz. Tu ris un peu plus fort. Tu racontes une anecdote qui commence par : « Ça me rappelle une fois… » Pis là, tout le monde comprend que la conversation vient de changer de propriétaire.
À partir de là, ça dégénère.
Tu racontes une histoire qui aurait dû rester dans la famille. Tu danses alors que personne ne danse encore. Tu décides que le chansonnier a besoin de toi pour chanter Sultans of Swing. Il n’a pas besoin de toi. Personne n’a jamais eu besoin d’un inconnu pour chanter Sultans of Swing. Surtout pas un inconnu qui connaît juste le refrain.
(Irma fronce les sourcils, allume une cigarette avec le mégot de la précédente.)
Remarque… ça aurait pu être Summer of ’69. Je les mélange toujours. De toute façon, après deux spritz, vous chantez toutes les tounes avec la même conviction.
En tout cas, à la fin de la soirée, tout le monde parle de toi. C’est exactement ce que tu voulais. Le problème, c’est que personne ne dit la même chose. Toi, tu racontes que t’as mis de l’ambiance. Les autres racontent qu’ils ont assisté à quelque chose. La nuance est importante.
Enfin… je te connais. Tu vas appeler ça du charisme. Les autres vont appeler ça « l’incident du 18 juillet ». La vérité se trouve probablement quelque part entre les deux.
Bon. Écrase donc ton orgueil avant qu’il mette le feu aux nappes en papier. Avec la chaleur qu’il fait, ça prend pas grand-chose.
Tes lectures du mois:
Geneviève Pettersen, La Déesse des mouches à feu — Catherine a quatorze ans, l’été 1996 à Chicoutimi-Nord, et tous les feux sont braqués sur elle. Le punk rock, les premières fois, l’année où tout déborde — la rivière comme le reste. Elle ne demande jamais la permission d’être le centre de la pièce, elle l’est, point final
Olivier Dufault, Bénédiction — Ernest Dufault a quinze ans quand il quitte le Québec pour devenir cowboy sous un nom d’emprunt dans l’Ouest américain. Il tient le personnage trente ans, un livre par année, jusqu’à ce que sa propre femme apprenne qui il était vraiment… après sa mort. Le rôle peut durer une vie entière, mais c’est toujours celui qui le joue qui finit par payer la note.
Vierge ♍️💁♀️
(Irma cherche son briquet pendant une bonne minute. Il est coincé dans son soutien-gorge. « Ah. »)
Vierge… on disait donc que…
Tout commence avec une pensée qui aurait dû mourir immédiatement.
« Et si le problème, c’était moi? »
Quelle idée de marde.
Les astrologues disent que Mercure aiguise ton esprit. C’est une manière très polie de dire que tu vas encore passer le mois à analyser des affaires que tout le monde avait oubliées depuis trois semaines. Toi, tu les ressors, tu les démontes, tu les classes par ordre d’importance pis tu te demandes encore si t’aurais dû répondre autrement à un courriel envoyé le 12 juin à 14 h 37.
Le lundi, tu décides de reprendre ta vie en main. Le mardi, tu commandes quatre livres de développement personnel. Le mercredi, tu regardes une vidéo intitulée Les sept habitudes des gens exceptionnellement efficaces. Le jeudi, tu te sens coupable de ne pas être exceptionnel. Le vendredi, t’as un agenda pour organiser l’autre agenda. Si t’avais un troisième agenda, il servirait probablement à planifier le temps consacré aux deux premiers.
À la mi-juillet, tu tiens un registre de ton sommeil, de ton humeur, de tes protéines, de ton hydratation et du nombre de fois où tu procrastines. Tu procrastines tellement que t’ajoutes une colonne pour mesurer la qualité de ta procrastination. Pis si la colonne est mal alignée, ça te fatigue plus que la procrastination elle-même.
(Elle tire une longue bouffée, souffle un cecle parfait.)
À un moment donné, tu bloques une heure dans ton calendrier pour être spontané. Tu mets même un rappel quinze minutes avant. Ça mérite quand même un certain respect. Y’a pas beaucoup de monde capable d’organiser l’imprévu avec autant de sérieux.
Le plus triste, c’est que tes vacances passent pendant que tu cherches la meilleure façon de les optimiser. Tu refuses une invitation parce qu’elle ne s’intègre pas à ton plan de bonheur. Le bonheur avait pourtant confirmé sa présence. Il était assis sur une terrasse avec une bière froide. Toi, t’étais chez vous à comparer les meilleurs moyens de relaxer.
Enfin…
Les planètes disent que tu vas beaucoup évoluer en juillet.
Moi, je pense surtout que tu vas découvrir une nouvelle manière de te compliquer l’existence. Tu fais ça avec un talent que même Saturne t’envie. Pis si jamais t’arrêtais deux minutes de vouloir devenir une meilleure version de toi-même, tu te rendrais peut-être compte que la version actuelle est déjà assez fatigante comme ça.
(Irma s’observe dans le reflet de la cafetière. « Ça ira. » Elle allume une autre cigarette.)
Ah prend donc ces deux livres-là, je pense que tu vas les aimer!
Demeule, Roux clair naturel — Elle cache ses bouteilles de teinture, ment à son chum depuis des années sur sa vraie couleur de cheveux, surveille chaque détail pour protéger une image qu’elle a fabriquée. Le mensonge devient un travail à temps plein. À force de tout contrôler, on finit par surveiller un mensonge plutôt que vivre une vie.
Hervieux, Bon Vivant! — Un ténor d’opéra qui raconte son enfance à Hochelaga, ses recettes de famille, ses voyages, sans jamais s’excuser d’aimer ça. Partager la table, partager la vie, point final. Voici ce que ça donne, une vie qu’on savoure plutôt qu’on optimise.
Balance ♎️⚖️
Tout allait bien.
Pis là…
Une fille de vingt-huit ans débarque sur une terrasse.
Elle a une peau parfaite. Des cheveux qui brillent sans raison. Elle dit qu’elle boit juste de l’eau, marche beaucoup et dort huit heures par nuit.
Quelle menteuse.
Les astrologues disent que Vénus renforce ton besoin d’harmonie. Moi, je pense surtout qu’elle t’a donné un drôle de défaut : t’es incapable de regarder quelqu’un sans commencer à te comparer. Ça peut être une fille de vingt-huit ans, un gars qui court son cinquième marathon, une voisine qui vient de refaire sa cuisine ou un collègue qui semble réussir sa vie sans même avoir l’air fatigué. Cinq minutes plus tôt, t’allais très bien. Pis là, soudainement, t’es rendu à faire ton propre bilan annuel.
Tu souris poliment. Tu trouves même la personne sympathique.
Pendant cinq minutes.
Le lendemain, t’achètes un sérum. Ou des espadrilles de course. Ou un livre sur les finances personnelles. Ça dépend de qui t’as croisé la veille. Le surlendemain, tu regardes une vidéo qui t’explique comment devenir une meilleure version de toi-même. Comme si l’ancienne avait été rappelée par le fabricant.
À la mi-juillet, t’as tellement essayé d’améliorer ta vie que t’as oublié de la vivre. Tu connais les acides, le collagène, le rétinol, les FNB, les protéines, les routines matinales pis la respiration en pleine conscience. Tu comprends plus rien, mais t’essaies pareil. Les humains adorent compliquer des problèmes qu’ils viennent juste de s’inventer.
(Longue bouffée.)
Le plus drôle?
La fille de vingt-huit ans passe son été à manger des pogos au Festival de jazz. Le gars du marathon a mal aux genoux. Ton collègue qui semble avoir une vie parfaite vient probablement de pleurer dans son char en sortant du bureau. Pendant ce temps-là, toi, t’es convaincu que tout le monde a reçu le manuel du bonheur sauf toi.
Enfin…
Vieillir, réussir ou avoir l’air en forme, c’est pas une compétition.
Le pire, c’est d’essayer de gagner une course où personne d’autre ne savait qu’il y avait un départ.
Tiens, de la lecture, juste pour toi!
Edith Wharton, Chez les heureux du monde — Lily Bart, vingt-neuf ans, orpheline charmante et sans argent, navigue la haute société new-yorkaise avec un seul objectif: un riche mariage. Mais elle confond la vie elle-même avec des valeurs auxquelles elle sacrifie peu à peu son âme. Comme quoi on peut très bien réussir le jeu social et perdre exactement ce qu’on cherchait à gagner.
Sally Rooney, Où es-tu, monde admirable — Alice a un nom connu pis un chum trouvé sur Tinder, elle vit cachée dans un village au milieu de nulle part. Eileen est restée à Dublin, travaille pour une revue littéraire qui paye en gloire mais pas en argent, et retombe sur un gars qu’elle connaît depuis l’école primaire. Les deux s’écrivent des courriels longs comme des thèses. Les deux croient au bonheur de l’autre, les deux se trompent en même temps, sans jamais s’en rendre compte. La complicité ne suffit pas à empêcher chacune de mesurer sa vie à celle de l’autre.
Scorpion♏️🦂
(Irma vide son cendrier dans le pot de fleurs. « De toute façon, avec la canicule, y’est déjà mort. » Elle rallume une cigarette en sacrant parce que son briquet lui brûle les doigts.)
Scorpion… (long soupir…)
Les astrologues annoncent une rencontre importante en juillet. Ils aiment beaucoup le mot importante. Ça évite d’écrire : « Tu vas encore t’enticher de quelqu’un qui devrait venir avec un manuel d’instructions, deux avertissements de Santé Canada pis une enquête de crédit. »
Au début, rien ne paraît si grave. Cette personne est un peu en retard. Elle change souvent d’emploi. Elle t’explique que tous ses ex étaient jaloux, contrôlants ou complètement dérangés. Toi, au lieu de te sauver, tu trouves ça fascinant. Plus le passé est compliqué, plus tu te convaincs que t’es la première personne à vraiment la comprendre. Les Scorpion prennent toujours ça pour une mission. Vous tombez pas en amour, vous adoptez des projets de réhabilitation.
(Elle tire une longue bouffée avant de s’éventer avec son horoscope.)
Tes amis commencent à poser des questions. Tu réponds qu’ils jugent sans connaître. Eux regardent simplement le feu prendre en espérant que les pompiers vont finir par passer. Ils savent que si on essaie de sortir un Scorpion d’un mauvais choix, il s’accroche encore plus fort. C’est comme essayer d’arracher une tique. Plus tu tires, plus ça s’entête. Pis après, c’est toi qui te fais mordre.
À la fin de juillet, tu connais son enfance difficile, ses projets de roman, son groupe préféré, son traumatisme de secondaire trois, sa relation compliquée avec sa mère, la raison pour laquelle la société ne l’a jamais compris pis pourquoi son ancien patron était un imbécile. Tu ignores encore où cette personne habite exactement, comment elle gagne sa vie ou si elle rembourse ses dettes, mais ça, étrangement, ça te semble secondaire.
Enfin…
Les planètes disent que l’amour rend aveugle. C’est faux. Il rend surtout très créatif. Un Scorpion est capable de transformer une catastrophe ambulante en projet de rénovation, puis de s’étonner que les travaux durent huit ans. Bon… fais ce que tu veux. C’est ton été. Moi, j’ai déjà assez chaud sans regarder quelqu’un se jeter volontairement dans un autre feu.
Ah, oublie pas tes livres! Je te jure qu’ils ont été écrits pour toi!
Larry Tremblay, Tableau final de l’amour — Francis Bacon raconte, après coup, son histoire avec George Dyer, le petit voleur entré par effraction dans son atelier une nuit, devenu son amant et son modèle pendant des années de violence et d’extase mêlées. L’art se nourrit du corps de l’autre jusqu’à le vider. La passion qui transforme quelqu’un en sujet d’étude finit toujours par le détruire un peu plus que prévu.
Jean-Philippe Baril Guérard, Haute démolition — Laurie connaît le genre de gars que Raph est en train de devenir: un humoriste qui a besoin d’être vu pour se sentir exister, prêt à tout détruire si on lui retire l’attention. Elle sait qu’elle devrait s’en tenir loin. Elle reste pareil. Tu vois venir le désastre depuis le début, et c’est justement ce qui te donne envie de signer.
♐️🐴
(Irma s’évente avec son horoscope. La cigarette lui colle aux doigts. « Asti qu’y fait chaud… » Elle la rallume quand même.)
Sagittaire…
Les astrologues disent que juillet favorise les voyages. Pour une fois, je vais leur donner raison. Les Sagittaire ont toujours une valise à moitié faite dans leur tête. Ça commence à l’aéroport. Deux consommations trop chères plus tard, tu regardes les avions décoller en te demandant où ta vie a bien pu rater la sortie. Avant même que l’embarquement soit annoncé, t’es déjà en train de regarder le prix d’un autre voyage. C’est fascinant ce qu’un gin tonic à vingt-huit piasses peut faire croire à quelqu’un.
Une fois rendu à destination, tout te semble meilleur qu’ici. Le café. Le pain. Les tomates. Les gens prennent leur temps. Personne n’a l’air pressé. Après quarante-huit heures, t’es convaincu que t’as enfin trouvé la vraie manière de vivre. Les Sagittaire tombent amoureux des endroits comme les Scorpion tombent amoureux des catastrophes : vite, intensément, pis avec la certitude que cette fois-ci, c’est différent.
Au quatrième jour, tu commences à dire des affaires inquiétantes. « On pourrait vendre la maison. » « On n’a pas besoin de tant de choses pour être heureux. » « J’apprendrais bien la langue. » Je les connais, ces grandes révélations de vacances. Elles arrivent toujours entre le deuxième verre de vin pis le dessert. Curieusement, elles disparaissent aussi vite que le bronzage.
(Elle tire une longue bouffée, regarde le soleil avec dégoût.)
À ton retour, tu rapportes une bouteille d’huile d’olive, un savon qui sent le citron, un accent qui apparaît mystérieusement sur certains mots pis une certitude : les Québécois ont oublié comment vivre. Pendant une semaine, tu compares tout avec « là-bas ». Le café était meilleur. Les tomates avaient plus de goût. Les gens souriaient davantage. Même les pigeons avaient l’air plus heureux. C’est drôle pareil… y’a juste les factures que tu compares jamais.
Je vais te dire un secret. Le village n’est pas le problème. Montréal non plus. Tu transportes toujours la même personne dans tes bagages. Toi. Ça fait des années que t’essaies de te perdre ailleurs en espérant ne pas te retrouver. Mauvaise nouvelle : t’arrives toujours en même temps que toi-même.
Enfin…
Les voyages changent les gens, paraît-il. Je veux bien les croire. Jusqu’à ce que la facture de la carte de crédit arrive, que le gazon soit rendu à la hauteur des genoux pis que Bell t’annonce une augmentation de ton forfait. Les planètes voyagent gratuitement. Toi, jamais. Pis c’est probablement pour ça qu’elles ont toujours l’air de si bonne humeur.
Tiens, un peu de lecture pour t’aider à passer quelques moments, immobile, tout en voyageant dans ta tête…
Emmanuel Carrère, Yoga— Il part en retraite de méditation, dix jours de silence dans le Morvan, pour écrire un petit livre léger sur sa pratique du yoga. Un attentat frappe à quelques jours de marche de là, son éditeur meurt, son mariage s’effondre, et il se retrouve interné pour dépression sévère. La paix intérieure qu’on cherche ailleurs ne nous attend jamais là-bas, parce qu’on l’a laissée ici, avec le reste de soi-même.
Jon Krakauer, Into the wild— Christopher McCandless donne ses économies à un organisme de charité, part sans dire adieu à personne, et marche vers le nord jusqu’au cœur de l’Alaska, nourri par ses lectures de Thoreau et Tolstoï, décidé à vivre selon ses propres règles, loin de tout. Lui, il est allé jusqu’au bout de la promesse de vacances — toi, au moins, tu reviens juste avant que ça devienne dangereux.
Capricorne ♑️🐐
(Irma écrase sa cigarette avec mauvaise humeur. « Même le filtre transpire. » Elle s’évente deux fois avec une circulaire avant d’en rallumer une autre.)
Capricorne…
Les astrologues disent que juillet pourrait te donner des idées de grandeur. Ils auraient pu écrire : « Cache ton téléphone avant qu’un gourou du succès te trouve. » Les algorithmes adorent les Capricorne. Vous voyez une vidéo sur comment faire un meilleur café, pis trois clics plus tard, un gars en veston beige t’explique comment devenir millionnaire avant mardi.
Tout commence avec un balado. Un homme qui parle beaucoup trop fort t’explique qu’il est parti de rien. Il oublie simplement de préciser qu’il est aujourd’hui propriétaire de trois entreprises, de deux yachts pis probablement d’un comptable qui pleure en silence. Toi, t’écoutes ça sur une chaise longue, en vacances. Dix minutes plus tard, tu te sens coupable de ne rien faire. C’est quand même une qualité rare : réussir à transformer une semaine de congé en crise de performance.
À partir de là, t’es plus capable d’avoir une conversation normale. Ton beau-frère parle de son nouveau barbecue. Tu lui demandes s’il a pensé à le rentabiliser. Une amie dit qu’elle aimerait ouvrir une petite librairie. Tu lui expliques pourquoi le vrai potentiel est dans les revenus passifs. Même au camping, tu cherches une occasion d’affaires. Si quelqu’un vendait de l’air en pot, tu demanderais où acheter des actions. Pis si ça versait un dividende, t’en prendrais deux.
(Elle tire une longue bouffée, regarde sa cigarette, puis le soleil.)
Hostie… même fumer est rendu trop chaud.
Le plus drôle, c’est que tu passes le mois à courir après la liberté financière sans profiter des deux seules semaines où t’étais justement libre. Les autres reviennent avec des coups de soleil. Toi, tu reviens avec trois abonnements à des infolettres sur l’entrepreneuriat, un cahier rempli de projets, une application pour suivre tes objectifs pis la ferme intention de te lever à cinq heures tous les matins. Ça dure habituellement jusqu’au premier lundi.
Enfin…
L’argent achète beaucoup de choses. Le gros bon sens, malheureusement, n’a jamais été coté en bourse. Pis si un influenceur essaie un jour de t’en vendre, ferme donc ton téléphone pis va donc manger un cornet. Ça te fera plus de bien.
Tes lectures pour le mois… et pour y penser…
Molière, L’Avare — Harpagon ne peut pas dépenser un sou ni en profiter, encore moins en donner, même pour marier ses propres enfants. Tout doit rapporter, rien ne doit sortir. C’est “rentabiliser le barbecue du beau-frère” en costume du XVIIe siècle. À force de vouloir tout faire fructifier, on finit par ne plus rien posséder qu’on puisse vraiment utiliser.
Hernan Diaz, Trust — Un magnat de la finance fait fortune dans les années 1920, puis engage quelqu’un pour réécrire son histoire en version héroïque — le gars du balado qui “est parti de rien” version littéraire, sauf que le roman démonte la fiction pièce par pièce. L’argent raconte toujours une belle histoire sur lui-même — c’est rarement la vraie.
Verseau ♒️🏺
(Irma allume une cigarette. Le briquet est tellement chaud qu’elle le laisse tomber sur la table. « Calvaire… même mon feu fait une insolation. »)
Verseau…
Les astrologues disent que juillet favorisera les nouvelles rencontres. Je me méfie toujours de cette expression. Une nouvelle rencontre, c’est parfois l’amour de ta vie. D’autres fois, c’est quelqu’un qui t’invite à souper et, trois semaines plus tard, tu te retrouves à fabriquer du kombucha dans un sous-sol en parlant de la fin du capitalisme. Les Verseau ont un don pour ça. Vous appelez ça « rester ouverts ». Les autres appellent ça « embarquer vite ».
Tout commence justement par un souper.
Tu connais à peine les gens, mais ils ont tous l’air fascinants. Personne n’a vraiment un emploi qu’on comprend. Ils font de la consultation, de la création, de la recherche ou « plusieurs projets ». Tu fais semblant de comprendre. Tout le monde fait semblant de comprendre. C’est une soirée où personne ne sait exactement ce que les autres font, mais tout le monde trouve ça brillant. Si quelqu’un osait demander : « Oui, mais tu fais quoi de neuf à neuf? », l’ambiance tomberait comme une génératrice d’Hydro.
À la mi-juillet, tu fais partie de la gang. Tu manges du kimchi fait maison, tu bois du vin nature en disant que « ça demande une certaine ouverture » et tu te mets à utiliser des mots comme collectif, démarche et espace sécuritaire dans des conversations qui parlaient simplement de salade de pâtes. Pis sans t’en rendre compte, tu corriges le monde. On dit plus « un projet », on dit « une réflexion ». On dit plus « un loisir », on dit « une pratique ». Vous êtes fatigants, des fois.
(Irma tire une longue bouffée. La cigarette brûle presque toute seule.)
Hostie… même mon paquet essaie de prendre des vacances.
Le plus inquiétant, c’est la vitesse. Trois semaines plus tôt, tu passais tes soirées devant la télé. Là, tu refuses une invitation parce que tu participes à une discussion sur la décroissance dans un atelier de céramique du Mile-Ex. Tu sais même plus comment t’es arrivé là. Tu voulais juste rencontrer du monde. Maintenant, t’es responsable de la vaisselle au prochain souper participatif pis t’as acheté un tablier en lin parce que « c’était cohérent avec la démarche ».
Bon… amuse-toi si ça te chante. Mais le jour où quelqu’un te demande d’apporter ton propre pot Mason, tes ustensiles en bambou pis une contribution consciente pour l’énergie du groupe, invente une migraine pis retourne chez vous. Moi, en tout cas, j’reste avec ma cigarette. Elle est toxique, mais au moins, elle se prend pas pour une philosophie.
Un peu de lecture?
Vincent Brault, Le fantôme de Suzuko — Vincent Brault raconte le retour de Vincent à Tokyo après la mort accidentelle de Suzuko, une performeuse qui portait une tête de renard empaillée comme identité. Il se retrouve happé par tout le cercle artistique qui l’entourait, ses codes flous et ses personnages inventés. Il n’arrive plus à en sortir. Pour le Verseau: vouloir rencontrer du monde, et se retrouver prisonnier d’un personnage que quelqu’un d’autre a inventé.
Sébastien Chabot, Noir métal — Sébastien Chabot raconte le retour de Sebastian, muet, dans son village natal, sorti du centre jeunesse. Le village cache une secte, Vita Cirkeln, qui « scandinavise » ses initiés sous l’autorité d’un grand prêtre qu’on appelle le Général. Son silence finit par faire éclater les mensonges que tout le monde protégeait. Pour le Verseau: à force de vouloir rester ouvert à tout, on finit parfois membre d’un groupe qu’on n’aurait jamais dû rejoindre.
Poissons♓️🐡
Poissons, enfin!
(Irma fouille dans son sac à la recherche de son paquet. Il est dans sa main depuis le début. « Ah… la chaleur me ramollit. » Elle allume une cigarette quand même.)
Les astrologues disent que juillet favorisera les rencontres. Ils ne précisent pas que, dans ton cas, une rencontre peut durer trente secondes et t’occuper l’esprit jusqu’à la fête du Travail. Les Poissons ont un don extraordinaire : vous êtes capables de fabriquer une destinée complète à partir d’un sourire un peu poli. C’est économique. Ça coûte moins cher qu’une thérapie.
Tout commence sur une terrasse, dans un hôtel, sur une plage ou en attendant un café. Quelqu’un te demande du feu, l’heure ou si la chaise est libre. C’est tout. Une personne normale oublierait cette scène avant le souper.
Pas toi.
Le soir même, tu te demandes qui était cette personne. Le lendemain, tu lui inventes un métier. Trois jours plus tard, une enfance difficile, un grand amour perdu, une maison en Italie où elle se réfugie chaque été pour oublier le monde, un chien beaucoup trop vieux pis une grand-mère qui lui a appris à faire des pâtes fraîches. C’est impressionnant ce que ton imagination réussit à construire avec une seule phrase et un sourire. Hollywood dépense des millions pour écrire des scénarios. Toi, ça te prend juste quelqu’un qui demande si la chaise est libre.
(Irma tire une longue bouffée. La cigarette se consume presque aussi vite que les illusions.)
Le pire, c’est que tu retournes au même café. À la même heure. On sait jamais. Tu observes les gens. Tu cherches un manteau, une démarche, une voix. Le serveur commence à te reconnaître. Il connaît déjà ta commande. La personne, elle, ignore probablement jusqu’à ton existence. Toi, pendant ce temps-là, vous avez déjà adopté un chat, traversé une crise de couple, rénové une cuisine pis décidé de passer votre retraite quelque part près de la mer.
Pis si jamais vous finissez par vous parler pour vrai, c’est souvent là que les problèmes commencent. La réalité a beau faire de son mieux, elle arrive toujours essoufflée derrière le personnage que t’as inventé. La vraie personne travaille peut-être en assurances, déteste voyager pis écoute des balados sur les cryptomonnaies. C’est moins romantique que dans ta tête.
Les Poissons disent souvent qu’ils tombent amoureux des gens. C’est pas tout à fait vrai. Vous tombez amoureux des histoires que vous racontez à leur sujet. Ça explique bien des affaires.
Ah… j’oubliais.
Si jamais tu le recroises, évite donc de lui raconter votre histoire. Il risque de réaliser que vous l’avez pas vécue ensemble. Pis moi, j’ai déjà assez chaud comme ça sans assister à ce malaise-là.
Un peu de lecture???
Maud Ventura, Mon mari — Elle a tout ce qu’elle voulait: la maison, les enfants, le mari parfait. Après quinze ans, elle dit encore “mon mari” comme un sortilège qu’elle ne veut pas rompre. Pour garder la flamme intacte, elle observe chaque geste, note chaque “faute,” tend des pièges, punit en silence — jusqu’au jour où la discipline devient autre chose. Même quand la bonne personne existe vraiment, on finit par préférer l’histoire qu’on raconte à celle qu’on vit.
Mariana Enriquez, Notre part de nuit — Un père et son fils traversent l’Argentine en fuite, loin de la société secrète qui a pris la mère et qui veut maintenant Gaspar pour son don de médium. Le récit traverse les dictatures argentines, le Londres psychédélique des années 70, les fantômes et les sacrifices, sur plusieurs générations. Le don de sentir l’invisible n’a jamais demandé la permission avant de s’installer dans une famille.
Bélier
Bélier, mon ami
(Irma essaie d’allumer sa cigarette. Le briquet est vide. « Évidemment. Tout lâche en même temps que le monde part en vacances. » Elle en trouve un autre au fond de son sac.)
Les astrologues disent que juillet va réveiller ton besoin de t’affirmer. Ils ont toujours des expressions élégantes pour éviter de dire les vraies affaires. Ce qu’ils essaient de t’annoncer, c’est qu’une niaiserie va te rentrer sous la peau et que tu vas décider de régler ça comme si ta réputation nationale en dépendait. Les Bélier, vous êtes incapables de laisser mourir un affront. Même quand il est déjà mort.
Ça commence avec presque rien. Un message qui reste sans réponse. Quelqu’un qui t’oublie dans une invitation. Une personne qui te passe devant sans te reconnaître. Ça arrive à tout le monde. La différence, c’est que tout le monde ne décide pas de refaire complètement sa vie avant la fin de la semaine. Toi, une petite blessure d’orgueil, c’est jamais une petite blessure. C’est un chantier.
Le mardi, tu prends rendez-vous chez le coiffeur. Le mercredi, tu t’achètes des vêtements que t’aurais jamais osé porter en juin. Le jeudi, tu t’inscris à une activité qui commence à six heures le matin parce que, soudainement, tu deviens le genre de personne qui se lève avant le soleil. Le vendredi, tu publies une photo en espérant que quelqu’un de bien précis la voie. Cette personne est probablement en train de regarder un documentaire sur les pieuvres. Ou de faire son épicerie. Ou de vivre sa vie sans la moindre idée que t’es en pleine révolution intérieure.
(Irma tire une longue bouffée, puis regarde sa cigarette.)
Le plus fascinant, c’est que vous appelez toujours ça une transformation personnelle. Moi, j’appelle ça une vengeance qui coûte cher. Tu changes de coiffure, de parfum, de restaurant préféré, de lunettes de soleil… Tu serais capable de changer de signe astrologique si c’était vendu en spécial. Pis si quelqu’un te disait que les Bélier sont rendus démodés, tu demanderais où signer pour devenir Scorpion.
Je vous regarde aller depuis assez longtemps pour savoir comment ça finit. Un matin, tu te réveilles, tu regardes toutes tes nouveautés et tu te demandes ce qui t’a pris. La personne qui a déclenché tout ça ne se souvient même plus de l’incident. Elle savait probablement même pas qu’il y en avait un. Pendant que toi, t’étais occupé à reconstruire ton identité, elle cherchait juste où elle avait stationné son char.
Bah… garde donc un peu d’énergie pour les vraies batailles. Parce que si tu déclenches une guerre chaque fois que ton orgueil attrape un coup de soleil, tu vas finir le mois d’août tout seul… avec une très belle coupe de cheveux.
Oublie pas tes livres!
S. Craig Zahler, Les spectres de la terre brisée — Un ancien chef de gang part venger ses deux filles kidnappées et vendues dans un bordel clandestin au Mexique, accompagné de ses fils et de trois alliés redoutables. La confrontation ne pardonne à personne. Même l’orgueil de ces hommes ne niaise pas avec les sentiments — ils sortent les fusils.
Geneviève Drolet, Panik — Dorothée, adolescente rebelle, est exilée par son père dans le Grand Nord pour la punir de ses bêtises, forcée de survivre et de se reconstruire chez un homme rustre au milieu de la toundra. Les conséquences de tes coups de tête finissent toujours par te rattraper, et souvent dans un endroit beaucoup plus froid que prévu.
Taureau
(Irma écrase sa cigarette. Le cendrier est tellement chaud qu’elle retire sa main d’un coup. « Même les mégots veulent partir dans le bois. » Elle en rallume une autre.)
Les astrologues disent que juillet va t’apprendre à lâcher prise. C’est drôle. Ils pourraient aussi bien demander à un castor de déménager sans ses branches. Les Taureau ont une relation très particulière avec leurs habitudes. Une fois que quelque chose fonctionne, ça devient pratiquement un héritage familial.
Tout commence avec une mauvaise nouvelle. Ton parfum préféré n’est plus fabriqué. Ou ton café. Ou cette crème pour le visage que t’achètes depuis douze ans parce qu’un jour quelqu’un t’a dit qu’elle faisait des miracles. Une personne normale hausserait les épaules. Toi, tu vis le deuil d’une civilisation. T’as l’air de quelqu’un qui vient d’apprendre que le sirop d’érable pousse plus dans les arbres.
Le lendemain, t’as déjà fait cinq pharmacies. À la fin de la semaine, tu connais le nom des commis chez Jean Coutu, Pharmaprix pis Brunet. Tu demandes s’ils peuvent « vérifier dans le système ». Ils vérifient. Tu les regardes avec l’espoir d’une personne qui attend les résultats d’une biopsie. À un moment donné, le commis te reconnaît de loin. Pas parce que vous êtes devenus amis. Parce qu’il sait exactement pourquoi tu rentres.
(Irma souffle la fumée vers le plafond.)
Vous autres, les Taureau, vous appelez ça de la persévérance. Le reste du monde appelle ça de l’acharnement.
Évidemment, ça dégénère.
Tu te retrouves dans des groupes Facebook où des inconnus échangent des bouteilles de parfum comme si c’était des tableaux de maître. Tu fais quatre-vingts kilomètres pour acheter les deux derniers exemplaires trouvés dans une pharmacie de région. Tu te surprends même à penser qu’au prix où ça se revend, c’était peut-être un placement. À ce stade-là, le problème n’est plus le parfum.
Le problème, c’est que tu te demandes qui tu vas devenir sans lui.
Je sais. Ça paraît ridicule quand on le dit à voix haute. Mais les humains s’attachent rarement aux bonnes choses. Ils s’attachent aux habitudes. Elles leur donnent l’impression que le temps passe moins vite. Les Taureau, eux, essaient carrément de le convaincre de reculer.
À la fin de juillet, tu possèdes six produits de remplacement. Tu les essaies tous avec la même grimace.
« C’est pas pareil… »
Évidemment que c’est pas pareil.
Sinon, tu serais déjà en train de t’inquiéter pour autre chose. Pis entre toi pis moi, je commence à penser que ça te manquerait presque.
Deux titres pour toi ce mois-ci (pis pour tout le monde, en fait…)
Jean Hegland, Dans la forêt — Nell et Eva, deux sœurs adolescentes, doivent apprendre à survivre seules dans leur maison familiale au cœur de la forêt après la mort de leurs parents et l’effondrement de la civilisation. Elles cultivent, conservent, identifient les plantes, refusent de quitter la terre qui les nourrit. Quand tout s’écroule autour de toi, tu restes plantée, et c’est exactement ce qui te sauve.
David Nicholls, Un jour — Emma et Dexter se rencontrent le 15 juillet 1988 et, pendant vingt ans, se retrouvent chaque année à la même date, peu importe où leur vie les a menés entretemps. Tu reviens toujours au même point fixe, même quand tout le reste a changé de visage.
Gémeaux
(Irma cherche son paquet de cigarettes. Il est juste devant elle. « Ah… j’parle toute seule maintenant. C’est sûrement la chaleur. » Elle hausse les épaules et en allume une.)
Gémeaux… encore toi…me semble qu’on vient juste de se laisser…
Les astrologues disent que juillet va stimuler ta curiosité. Ils ont toujours le don de transformer un défaut en qualité. Ce qu’ils essaient de dire, c’est que tu vas commencer vingt-cinq affaires sans en finir une seule. Les Gémeaux n’ont pas de difficulté à tourner la page. Ils changent carrément de livre.
Ça commence avec une idée.
Toute petite.
Tu regardes une vidéo sur la photographie. Une heure plus tard, tu compares des appareils à deux mille piasses. Le lendemain, tu décides que c’est finalement le jardinage qui t’appelle. Le surlendemain, tu commandes un livre sur la cuisine coréenne. Vendredi, tu te demandes sérieusement si t’apprendrais pas l’espagnol. Tout ça avant même d’avoir déballé ton appareil photo.
(Irma souffle la fumée en regardant son téléphone.)
Vous autres, les Gémeaux, vous êtes les seuls capables de vous ennuyer avec des projets que vous avez vous-mêmes choisis.
À la mi-juillet, ton salon ressemble à une vente de garage organisée par quelqu’un qui cherche encore sa vocation. Des pinceaux. Un ukulélé. Des semences de tomates. Un tapis de yoga roulé depuis trois ans. Trois applications de langues. Deux cahiers à moitié remplis. Pis un abonnement que t’as oublié d’annuler parce qu’entre-temps, t’avais déjà une nouvelle passion.
Le plus beau, c’est ton enthousiasme. Chaque nouvelle idée est LA bonne. Celle qui va enfin changer ta vie. Tu fais des plans. Tu regardes des tutoriels. Tu t’équipes comme un professionnel. Deux semaines plus tard, tout ça prend la poussière pendant que tu découvres la fabrication artisanale de mozzarella ou les champignons sauvages. Honnêtement, c’est épuisant juste à regarder.
Le monde pense que les Gémeaux changent souvent d’idée. C’est faux. Vous changez surtout de personnalité selon ce qui vous passionne cette semaine. Pis vous êtes convaincus que cette version-là va durer pour toujours. Jusqu’à mardi.
(Irma écrase sa cigarette.)
Remarque… continue donc. Au moins, avec toi, on sait jamais de quoi on va parler au prochain barbecue. Fais juste une faveur à ton portefeuille : la prochaine fois que tu découvres une nouvelle passion, attends donc quarante-huit heures avant d’acheter tout l’équipement. Y’a des bonnes chances qu’elle soit déjà passée.
J’ai deux livres qui vont vraiment t’intéresser…
Raphaëlle B. Adam, Servitude — Dix-sept nouvelles se déroulent à Riverbrooke, une ville à la géographie changeante qui n’apparaît sur aucune carte, où chaque récit adopte une voix narrative différente et où les personnages perdent peu à peu leurs repères dans leurs propres perceptions. Jamais le même point de vue deux fois, jamais la même histoire.
Kathryn Stockett, La Couleur des sentiments — À Jackson, dans le Mississippi de 1962, trois femmes que tout sépare — Aibileen, Minny et Skeeter — racontent chacune à leur tour leur version d’une même histoire, jusqu’à ce qu’elles décident d’unir leurs voix dans un livre écrit en secret. Trois langues, trois vérités, et c’est seulement ensemble qu’elles font une seule histoire complète.
Bon, douze signes, douze fois la même histoire racontée différemment: vous voulez tous changer de vie en juillet, pis vous allez tous revenir en septembre avec un bronzage pis les mêmes problèmes.
C’est pas grave. C’est pas fait pour changer une vie, un horoscope. C’est fait pour vous donner une excuse de plus pour pas répondre à vos courriels.
On se reparle le mois prochain. Essayez de pas trop vous reconnaître.
Pis, bonnes vacances là!
— Irma





Tu me fais sourire à chaque fois Irma. Merci 🙂
Merci Irma ! Je sais maintenant d'où vient ma fixation sur mon produit de soins que j'achète encore et encore avant qu'il ne disparaisse des tablettes (deuil à prévoir).
🚶🏼♀️partie voir Jean-Paul du Jean-Coutu. Mon BFBO* (jusqu'à rupture de stock)