Jour de remise des grades
Une petite demi-heure pour récupérer une toge. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner?
C’est dimanche, après le souper. Nous sommes tranquillement assis, discutant du lendemain, jour de la remise des grades de l’Université McGill. Et c’est là que j’apprends que ma chère grande petite doit se présenter sur le campus à 8 h pour prendre possession de sa toge. Le temps alloué est d’une toute petite demi-heure… et elle devrait quitter la maison à 6 h, maquillée et coiffée comme il se doit.
Je trouve tout ça bien tôt. Se lever aux milieu de la nuit, une heure trente minimum de transport en commun pour aller parader autour de 11 h 30… c’est un peu cruel. Je décide donc, en accord avec mon mari, qu’une chambre d’hôtel au centre-ville s’impose, à cinq minutes des lieux à joindre, là où le réveil se fera vers 7 h, le départ à 7 h 30, sans stress, sans souci.
Trouver un hôtel à la dernière minute relève de la chance pure. Après un petit moment, je vois une chambre disponible au Holiday Inn Centreville, tout près de la station de métro Champ-de-Mars, à six minutes de voiture du Tomlinson Fieldhouse, où se déroulera la cérémonie. Bingo, on la prend.
Mais voilà, tout change. Elle ne veut pas y aller seule, il serait mieux que j’y aille aussi… naturellement. Bon. Je vais certainement apprécier une heure de sommeil en plus, mais je vois mon moment tranquille, ce café solitaire de 5 ou 6 heures du matin, disparaître pour se transformer en course aux bagages de dernière minute… vêtements pour l’occasion, chaussures à talons, pyjama, brosse à dents, effets de toilette, tout pour avoir l’air un peu présentable, le lendemain, alors que j’avais prévu le shampoing, le brushing et des vêtements bien repassées. Je suis fâchée. Les trucs de dernière minute ne m’excitent plus du tout. Au contraire, ça me stresse énormément.
Nous partons en Uber. Conducteur ronchon, presque malpoli, qui conduit entre les lignes et ne signale jamais ses changements de voie. Il nous dépose devant une entrée de stationnement souterrain. Je lui demande de faire les trois mètres qui nous séparent de l’entrée de l’hôtel. Non, il ne bouge plus. Il ne nous aide pas avec les bagages non plus. Il me manque, le temps, pas si lointain, où de véritables chauffeurs, dont c’était le métier, nous conduisaient à bon port exactement là où on voulait aller. Dear Uber, I do hate you.
Bref, nous voilà installées. Je respire un peu mieux. Mais ma chère grande petite veut de l’eau. Pas de bouteille dans le frigo. On appelle le service aux chambres.
— Oui, bien sûr, mais venez chercher les bouteilles à la réception.
Nous sommes toutes deux prêtes pour la nuit. Elle se sacrifie, enfile son jeans et repart… pour revenir deux secondes plus tard m’annoncer qu’il y a une machine distributrice juste à côté. Je lui dis de passer quand même prendre les bouteilles promises, puisqu’elles seront facturées sur notre chambre. Elle repart, revient les mains vides : l’eau n’était pas froide. Retour vers la machine où les bouteilles semblent plus alléchante, à ses yeux. Celle-ci affiche un autocollant promettant les paiements par carte et en argent, mais du diable si on réussit à trouver comment procéder. Après un moment trop long passé à essayer divers orifices et boutons, nous laissons tomber et revenons à la chambre avec un verre de glaçons.
Nous dormons tout de même bien, malgré le système de chauffage-climatisation qui fait un bruit d’enfer. Au matin, il faut faire vite. Le moment alloué pour récupérer toge et mortier est très bref : trente minutes entre 8 h et 8 h 30. Il ne faut pas rater ça.
Les préparations de mademoiselle la finissante débutent… et s’étirent, s’étirent. Je la voulais partie autour de 7 h 30. Mais elle est dans son sac, dans son maquillage, dans ses chaussures, dans ses questions existentielles.
— Est-ce que mes cheveux sont mieux comme ceci ou comme cela ? Le collier, un court ou un plus long ? J’aime pas quand ça pendouille entre les seins.
Et moi, je m’énerve. Mon stress atteint des niveaux stratosphériques.
7 h 45, elle est toujours là à tourner en rond.
7 h 50, pareil.
7 h 55, elle semble prête, la voiture l’attend… mais non, un dernier passage à la salle de bain s’impose.
8 h 02, elle est partie.
Je respire. À 8 h 15, texto : elle est arrivée, il y a un line-up incroyable, mais pas de souci, ça va aller. Et je me dis que finalement, je m’énerve peut-être pour rien, comme toujours.
Mon mari me rejoint, nous quittons l’hôtel ensemble. J’ai demandé un late check-out. À l’heure normale de départ, 11 h, nous serons en pleine cérémonie et je ne veux pas payer une seconde nuit pour quelques heures de consigne de bagages. On m’accorde gentiment jusqu’à 13 h 30.
Nous commandons une autre voiture. Le trajet est plutôt difficile à comprendre. L’adresse fournie mène à l’autre bout du campus, avec une longue promenade sur un chemin de gravier pour accéder au bon endroit. Je demande au chauffeur de changer d’itinéraire. Il refuse, il suit le GPS. J’insiste, lui explique qu’on sera en retard, que l’adresse ne mène pas où on veut aller. C’est un complot pour me rendre folle. Finalement, après de presques injures et une menace d’en venir aux mains et de prendre le volant à sa place, le pauvre homme accepte de nous écouter, prend la rue demandée et voilà, droit devant nous, les familles avec leurs bouquets, les mamans, les grands-mères, les fiers papas. Nous sommes au bon endroit. Merci, merci. Je lui refile un bourboire royal, histoire de lui faire ou lier ma mauvaise humeur d’hyper anxieuse.
Nous achetons notre bouquet et prenons place sur une voiturette de golf qui nous transporte vers cet immense stade où se tiennent habituellement les parties de football américain des sportifs universitaires. Il y a foule. Une cornemuse se fait entendre, les directeurs et enseignants s’avancent dans l’allée centrale en habits d’apparat. Puis les finissants, en nombre incroyable, prennent place devant la scène.
La cérémonie commence. Des discours de vieux messieurs. Puis d’autres discours de vieux messieurs. Puis des représentants des Premières Nations en habits traditionnels. Et moi, trop loin, avec dans l’air, l’anglais qui devient une langue qui m’échappe, à laquelle mes oreilles font des grimaces. J’attends que ma fille soit appelée.
Les doctorants d’abord, puis les étudiants à la maîtrise. Ils sont plusieurs, tous très fiers d’eux-mêmes, avec raison. Enfin, les finissants du baccalauréat. Ma fille est assise au fond, elle sera nommée parmi les derniers. Je n’ai rien manqué malgré mon impatience et mon mal de pieds. Fichus souliers.
Tout ce beau monde se dirige vers l’extérieur, où un soleil radieux et une température magnifique nous accueillent. La foule est dense, difficile de circuler. Finalement, elle nous repère. Nous lui donnons les fleurs. Elle est émue, ça se voit. Mais elle doit rejoindre une amie, récupérer ses effets, ses souliers plats, son manteau. Elle nous emmène vers un autobus, se trompe de direction. Nous sommes totalement à l’opposé et devons revenir sur nos pas pour trouver une autre voiturette de golf. Nous y arrivons en peu de temps et sommes déposés devant une des entrées de l’université. Il doit bien y en avoir trente-huit autres.
Et là, mademoiselle nous apprend qu’elle veut faire des photos instagrammables dans l’herbe, de l’autre côté du boulevard.
Ce n’est pas possible. Mes pieds me tuent, le gros orteil saigne dans la petite fenêtre du soulier qui le dévoile, je suis exténuée de tout ce stress, il est presque 13 h, l’hôtel nous fout à la porte, et le chien — qui a eu sa marche à 5 h 30 — n’a pas fait pipi depuis, lui qui passe habituellement sa matinée dehors. Je lui propose de rester avec son amie et de rentrer par ses propres moyens.
Nous quittons. Direction hôtel, récupération des sacs, encore une voiture, retour à la maison.
Dix minutes après notre départ, texto. Elle a fini. Ses amies sont parties. Elle est déçue que nous ne soyons pas restés. Ses photos sont horribles parce que les cheveux écrasés par le mortier dans le vent, c’est nul de chez nul. Nous aurions bien pu faire l’effort.
Tout bien considéré, son diplôme est amplement mérité. Quant à moi, après vingt-quatre heures d’organisation, quatre trajets en Uber, un hôtel réservé à la dernière minute, un gros orteil sacrifié et un chien oublié, j’apprends que j’ai échoué la partie la plus importante de la journée : les photos Instagram.







Très bien écrit, j’ai pris de ton stress ☺️
Disons les parents sont toujours plus stressés que les enfants 😂