Je suis un charme
Mais pas nécessairement à table
Je n’aime pas aller au restaurant.
Voilà, c’est dit.
Quand quelqu’un propose une sortie et que j’entends « on pourrait aller au resto », tout en moi se recroqueville un peu. Ah non. Pas encore.
Même mon mari, qui sait pourtant que ça ne m’intéresse pas beaucoup, n’y échappe pas. Sortir, c’est aller au restaurant. Fêter quelque chose, c’est aller au restaurant. On dirait qu’on ne sait plus très bien quoi faire à plusieurs s’il n’y a pas d’assiette devant nous.
T’auras deviné: je n’aime pas particulièrement manger.
Je mange, évidemment! J’aime certaines choses, mais je mange pour vivre, je ne vis pas pour manger. Je n’ai jamais trouvé dans la nourriture cette source de plaisir qu’on suppose universelle. Manger relève pour moi de l’intime.
Je n’aime pas manger devant des inconnus. Je trouve quelque chose de presque pornographique dans cette drôle de mise en scène qui consiste à parler, rire, couper, mâcher, avaler sous le regard des autres, avec des serveurs qui circulent et des tables voisines à quelques centimètres. Pas sexuel. Pornographique au sens d’exposer ce que je préférerais garder dans l’intimité. Je sais que la plupart des gens n’y pensent pas. Moi, oui.
J’ai connu l’époque où il fallait finir son assiette. Pas faim ? Pas bon ? Plus capable ? Aucune importance. Un adulte sait mieux que toi ce que tu dois manger et en quelle quantité. Il fallait la vider, cette assiette, c’est tout.
Je me revois devant un plat devenu froid et de moins en moins appétissant, à pleurer parce que je ne voulais plus manger et qu’on ne me permettait pas de quitter la table.
Ces petites batailles ont laissé des traces… Quand on me dit «Goûte»! La réponse est systématiquement «Non merci, pas envie».
Je dois ajouter que je suis végétarienne. Pour moi, le merveilleux monde de la restauration est franchement comique. Je ne choisis pas toujours ce que j’ai envie de manger. Je cherche ce que je peux manger.
Et parfois, oh joy, j’ai le choix entre la salade sans le poulet et les légumes rôtis avec une sauce grasse, vendus au prix d’un plat gastronomique suivi d’une soirée à l’opéra.
Et pour rendre ma vie sociale encore plus palpitante, je ne bois pas d’alcool non plus.
L’alcool et moi avons été up close and personal dans une autre vie. Les abus de jeunesse m’ont menée à un désintérêt assez radical pour la chose. Je n’ai aucune nostalgie du verre de vin à table, du cocktail avant, du digestif après. Rien. Me voilà bien mal prise devant le traditionnel « On va prendre un verre ? »
Je ne mange pas de viande, je ne bois pas d’alcool et je n’aime pas beaucoup manger. Invitez-moi quelque part, je suis un charme.
Mais même si demain tous les restaurants m’offraient dix plats végétariens extraordinaires pour douze dollars, je ne crois pas que le problème disparaîtrait.
Je ne sais pas qui a décidé, ni quand, que manger et boire ensemble était la marque obligée d’un bon moment. Pour moi, la table n’est pas automatiquement le lieu naturel de la conversation, de la fête, de l’amitié, du couple. Pourquoi faut-il toujours commencer par choisir un resto ou proposer d’aller prendre un verre ?
Je préférerais qu’on sorte sans manger. Qu’on fasse quelque chose ensemble et qu’en rentrant, si on a faim, chacun mange tranquillement ce qui lui plaît.
Sans que personne ne regarde ce qu’il reste dans l’assiette ou entre mes dents.



