Je me souviens
Aujourd’hui, c’est la fête nationale du Québec.
Un pays qui n’en est pas un. Une nation sans État. Le débat revient régulièrement et je n’ai pas l’intention de le régler aujourd’hui. Ce qui m’intéresse plutôt, c’est la devise que l’on retrouve sur nos plaques d’immatriculation et que tout le monde connait:
Je me souviens.
On a beaucoup écrit sur ces trois mots. On y a vu l’histoire, la langue, les ancêtres, les luttes, les défaites, les espoirs et probablement quelques dissertations obligatoires. Pourtant, chaque fois que je les entends, je pense moins à la mémoire collective qu’à cette étrange manie humaine de fabriquer des souvenirs.
Car les souvenirs, ce ne sont pas toujours les grands moments que nous avions soigneusement planifiés.
On pense qu’on se rappellera nos réussites, nos vacances parfaites, les célébrations impeccables. Puis les années passent et ce qui nous reste souvent est tout autre chose.
Je me souviens d’une dent cassée dans un terrain de camping. Mon air de sorcière tout droit sortie de la rivière Rouge. Ma recherche effrenée pour trouver un dentiste là, là maintenant, tusuite crisse, ça presse, je passe pas la nuit comme ça!
Je me souviens d’un sac de voyage oublié dans un taxi à des centaines de kilomètres de la maison. Heureusement, ce n’était pas un taxi hélé à l’aveugle à l’aéroport, mais le chauffeur que me conduit depuis des années lors de mes séjours à Samana. Mon sac est revenu dès le lendemain matin.
Je me souviens aussi de mon berger australien lorsqu’il était chiot. Une adorable machine à mordiller tout ce qui se trouvait à portée de dents. Pendant plusieurs semaines, que dis-je, plusieurs mois, la vie à la maison exigeait d’avoir en permanence sous la main un jouet, un bully stick, n’importe quoi à présenter à ce petit monstres dentu. Il fallait pouvoir détourner son attention avant qu’il ne décide que nos bras constituaient un excellent jouet de dentition.
Je me souviens d’un Noël où j’ai monté l’escalier en catastrophe pour récupérer un cadeau oublié. Le cadeau est arrivé à destination. Moi aussi, mais avec un seul soulier, orteil cassé…
Je me souviens aussi de cette maison que nous venions tout juste d’acheter. Quelques semaines après l’emménagement, une fuite s’est déclarée au plafond de notre chambre. Je regardais avec horreur l’eau descendre sur le lit au milieu de la nuit pendant que mon mari, fidèle à lui-même, dansait sous la pluie improvisée comme s’il venait de décrocher le rôle principal dans une comédie musicale.
Je me souviens de deux lapins achetés à Pâques, pour ma fille. Deux lapins. Un ne suffisait pas, va comprendre pourquoi. Une décision peu raisonnable qui est devenu une véritable tragédie quand nous avons compris que nous avions en réalité acheté un mâle et une femelle. Les lapins se révélèrent beaucoup plus enthousiastes que nous à l’idée de fonder une famille. Puis une autre. Puis une autre encore. Je les vois encore à dix-huit, dans un enclos au sous-sol, qu’on devait nettoyer souvent, le temps qu’ils soient assez grand pour être placé en animalerie.
Et je me souviens de Billie.
Une petite perruche bleue trouvée dans le jardin. Nous avions prévu imprimer des affiches, prévenir le voisinage, retrouver son propriétaire. Puis mon père est décédé ce même jour. Tout s’est arrêté. Les affiches n’ont jamais été posées. Billie est restée.
Avec le temps, je me suis demandé pourquoi certains souvenirs survivent alors que d’autres disparaissent. Pourquoi la mémoire conserve avec tant d’acharnement les catastrophes mineures, les imprévus et les incidents ridicules.
Je pense qu’un souvenir ne se fabrique pas à partir du bonheur, mais à partir d’une rupture quand quelque chose devait se passer, mais que quelque chose d’autre s’est produit.
Une dent casse.
Un plafond coule.
Un chiot transforme ses humains en jouets.
Deux lapins deviennent une colonie.
Une perruche apparaît le jour où le monde bascule.
Et soudain, le temps marque une pause. Nous cessons de traverser la journée en pilote automatique. Nous sommes obligés de regarder, d’être présents et d’improviser.
Il me semble que c’est là que naissent les souvenirs, dans les failles du scénario.
Avec les années, j’en suis venue à croire que les souvenirs s’accrochent davantage aux accidents de parcours qu’aux routes parfaitement tracées.
Nous ne nous souvenons pas seulement de ce qui fut grand.
Nous nous souvenons aussi de ce qui a accompagné nos vies. Des chandelles du verglas, des Expos, des Nordiques, des Beaux Dimanches, de La Petite Vie, des déménagements du 1er juillet, des premiers jours de printemps où l’on retire son manteau beaucoup trop tôt et de nos étés trop courts pour nos hivers trop longs. De mille détails qui semblent insignifiants jusqu’au jour où ils deviennent les marqueurs d’une époque.
La mémoire collective ne fonctionne peut-être pas autrement que la mémoire individuelle. Elle retient moins les grands discours que les détails. Les petites choses. Les moments imprévus qui, avec le recul, finissent par raconter une époque entière.
C’est sûrement pour cela que la devise du Québec demeure si juste.
Je me souviens.








Ton histoire de chauds lapins, je vais me souvenir! 🤣
Wow... La technique est redoutable. J'avais anticipé les anaphores en soufflant par le nez (tu sais que je suis sensible aux structures), mais l'accumulation des souvenirs m'a emporté et m'a forcé à te suivre sur la dernière ligne droite. Impressionnant.